«La tristesse est une dame. Depuis que le samba est samba. La larme claire sur la peau sombre.» Ils sont deux à murmurer ces quelques vers, dans un brésilien où samba a toujours été masculin; ils sont deux sur des guitares qui clapotent, à chanter le racisme, la révolution, la mort, en des hymnes presque muets. «Le samba est père du plaisir. Le samba est fils de la douleur.» La chanson est de Caetano Veloso. João Gilberto, son maître, la chante aussi, d’une voix de chat qui erre. Elle finit par une drôle de phrase: «Le grand pouvoir transformateur». Et cette nuit, dans un Auditorium Stravinski où chacun semble être né avec ces mots en tête, on finit pas croire à ce pouvoir. Au Brésil, la lutte est un chuchotis qui chaloupe.

Dans l’après-midi, on rencontre Gilberto Gil. Même quand il était ministre, il partait énumérer le nom des dieux africains dans des sanctuaires de terre battue. Même quand il était ministre, il montait sur le char bahianais des Fils de Gandhi, ce groupe de carnaval où il est question de non-violence mais aussi d’ivresse. On regarde avec lui des extraits de ses concerts à Montreux. 1978. Il se prend pour Bob Marley, la première rock star du Tiers-Monde. Il chante le nom de Chuck Berry en anglais. Il porte un bonnet de laine et des chemises psychés. Il a passé du temps à Londres pour échapper à la dictature militaire. «Nous étions partis avec Caetano. Mais il était déprimé, le Brésil lui manquait trop. Moi j’aimais le rock, je mangeais toutes les guitares électriques qui passaient. Ma musique s’en est trouvée grandie.»

Gilberto Gil a 73 ans. Une tête d’oiseau égyptien, des yeux bleus vieux. Il se retourne: on dirait un petit garçon. Il se retourne encore: on dirait un sage dans une grotte. Caetano Veloso est son petit frère – il a un mois de moins. Ils ne se souviennent même plus du jour où ils se sont rencontrés. 1968? Non, bien avant. Quand il n’était pas encore question d’inventer un mouvement culturel, le tropicalisme, la réponse de la périphérie au centre; une façon de mastiquer la grammaire du colonisateur et de la recracher sous une forme authentiquement brésilienne. «Je connais Caetano depuis toujours. Il vient de Santo Amaro de Purificação, une petite ville. Moi je viens de Salvador. Nous sommes du même bassin culturel, de cette terre très africaine. Nous sommes deux frères d’une autre famille.»

Métamorphose

On regarde un deuxième extrait. 2012, il était venu à Montreux avec le film de Pierre-Yves Borgeaud, «Viramundo». De 1978 à 2012, tout a changé. La gauche a pris le pouvoir. Le punk noir, menacé par la junte, a été ministre. Le Brésil n’est plus à la marge du monde. «Ce qui me frappe, en 2012, c’est que je chante avec le musicien sud-africain Vusi Mahlasela. En 1978, je ne pouvais même pas aller en Afrique du Sud. Des portes se sont ouvertes.» Il suffirait des archives du Montreux Jazz Festival pour raconter les métamorphoses du Brésil. 1974, Flora Purim, il y a Milton Nascimento dans le groupe. 1979, Elis Regina, elle chante «Triste» à la fin de son récital. 1985, João Gilberto, il conclut en 8 minutes par «Aquarela do Brasil».

Et puis, le samba, le funk carioca, Carlinhos Brown et ses tambours, la caipirinha à flots en des bateaux à vapeur qui tanguent sur le Léman. Le Brésil qui crie, de plumes et d’oripeaux. Le Brésil d’Ipanema, urbain en diable. Gilberto Gil n’ignore rien de cette histoire: «Montreux, au fil des ans, a réussi à dessiner tous les visages du Brésil. Du plus sophistiqué au plus vulgaire. Je ne rejette aucune de ses facettes. Elles sont les couches multiples qui constituent notre histoire.» Alors, quand Caetano Veloso et lui passent par Montreux, ils règlent leurs pas sur les pas de leurs pairs. Dans la coulisse, Gilda Mattoso veille; la veuve du diplomate et poète Vinicius de Moraes, celui qui a écrit pour Jobim «La fille d’Ipanema».

Des textes et des larmes

La scène ressemble justement à celles de Vinicius, quand il donnait ses rimes derrière un bureau avec une bouteille de liqueur. Caetano, Gilberto, une table de bistrot, deux verres aux couleurs dépareillées, de grands projecteurs de cinéma. C’est Pagnol sous l’Equateur. Deux anciens camarades qui se retrouvent et chantent parce qu’ils n’ont rien à se dire de plus urgent. Dès «Coração Vagabundo», tout est clair. Cette salle bondée n’est pas là pour contempler. Elle devance le texte, l’appuie, le public est un acteur qu’on filme abondamment; les visages en larmes sont applaudis lorsqu’ils apparaissent sur de larges écrans. Chacun connaît la rime suivante et la suivante. Dans la chanson brésilienne, comme dans la chanson française, l’émotion est d’abord un texte. Et les morceaux de Gilberto, les morceaux de Caetano, sont connus comme l’Evangile parfois salace, souvent mutine, d’une ère que rien ne viendra clore.

Les répertoires alternés, chacun au service de l’autre, seulement deux guitares. Ils ont laissé le fatras invraisemblable de leurs orchestres, ils ont laissé l’électricité, les tambourineurs, les cuivres. Ils chantent en portugais («Tropicalia», «Expresso 2222», «Terra»), ils chantent en anglais de crooner, en espagnol et en italien: un «Come Prima» qui, dans une autre voix que celle de Caetano, pourrait sembler d’un kitsch effrayant. La voix aiguë de Veloso, en falsetto, de chérubin tragique; elle fait des torrents dans l’échine. La voix vaste, de contrebasse, fondamentalement rythmique, de Gil. On dirait que ces deux voix ont été taillées dans une seule pierre dont on ne devrait jamais séparer les morceaux. Caetano se lève, quelques pas de danseur de bossa. La vague. On dirait qu’ils n’ont rien préparé. On dirait qu’ils sont prêts depuis cinquante ans.

Ils chantent Bahia, l’ancienne capitale, les esclaves affranchis, ils chantent leur enfance, «Toda Menina», «Sampa», ils chantent des esprits noirs, Xango qui fait des éclairs dans une nuit trahie seulement par les lucioles des téléphones portables. Depuis que le samba est samba, depuis que le Brésil est Brésil, rien n’est plus naturel que cette promenade entre deux frères.