Même la pluie s'en est rendu compte. Il ne fallait pas venir déranger. Pas ici, pas à ce moment-là. Alors, elle a rafraîchi les gradins, copieusement mais promptement, mandatée par quelques divinités tropicales, et a rendu à la Nuit de Fourvière un ciel semé de loupiotes. De toute façon à Lyon, ce dimanche, beaucoup étaient d'ores et déjà liquéfiés avant que l'orage n'en rajoute. Caetano Veloso, en une demi-douzaine de titres, avait déjà imposé son climat: tempéré et nocturne, parfait pour feuilleter quelques vieux albums à l'air libre.

C'est presque un hasard si Caetano Veloso nous fait les honneurs de ce concert en solitaire. Invité il y a quelques jours à l'anniversaire du Festival de jazz d'Umbria, il s'était excusé d'arriver si dépourvu. Et très vite, la mèche étant vendue, les rendez-vous pour ces retrouvailles sans manières, nous explique-t-il après le concert, ont éclos sur son agenda de l'été. Dans son français au débit minutieux, joliment cabossé de reliefs lusophones, il justifie ses réticences: «J'ai mis du temps à oser chanter seul. J'étais trop timide, je ne pensais pas avoir la musicalité nécessaire. C'était réservé à ma femme, à ma famille. Aujourd'hui, je suis suffisamment vieux pour oser le faire.»

Alors, sur le chemin du moins, le Brésilien impose sa mesure sereine. Peu de bossas classées comme telles dans ses choix de ce soir; pourtant l'esprit de la bossa, lui, ne quitte pas la scène: un goût de sucre et d'agrumes, de langueurs chic et de mélodies tombées du ciel. Si on n'avait eu vent des anciennes vies de Caetano Veloso, on le prendrait sans se méfier pour un crooner aux tempes retendues, un distributeur de nonchalances impavides et d'élégances grisonnantes.

Pourtant si Veloso, vêtu de noir comme un chef d'orchestre sans violons, peut tout sucrer sans jamais édulcorer, c'est que cette douceur-là est le précipité de quarante années de rages acides, d'exodes anglo-saxons et de consécrations réitérées. Le musicien, nourri de livres ambitieux et de cinéma de confrontation, cachait sous le doux nom de «tropicalisme» un appétit cannibale pour les sonorités extranationales, seules capables selon lui – selon Tom Zé, sa sœur Maria Bethânia et Gilberto Gil aussi – de réinventer le Brésil. Dans ces ballades griffées, planant comme autant de cerfs-volants dans le Grand Théâtre romain, s'entendent des âpretés décantées de rock tropical, des volutes de hippie bahianais.

Avant d'être un quasi-vieux beau au calme olympien, Caetano a très longtemps été un jeune fou. Du genre de ceux que Jean-Luc Godard filmait de travers, avec des mots inédits dans la bouche. Ce n'est donc pas un hasard si son unique chanson en français est celle qui a fait les plus belles images de Une femme est une femme. Ce qui sonne comme un règlement de compte doux-amer chez Charles Aznavour se métamorphose en ode amoureuse. Il y a des gens comme ça, qui même lorsqu'ils prononcent «j'en ai marre» et «bigoudi», semblent encore prier les déesses les mieux roulées.

Magnifiquement seul sur scène, et sous les doigts sa guitare sobre mais rayonnante, Caetano appelle à chaque note des atmosphères gorgées de souvenirs. On devrait urgemment filmer cette scène et l'insérer dans un mélodrame chavirant, pour exprimer la beauté des réconciliations, si ce n'avait déjà été fait. Alors on écoute, après ce Cucurrucucú Paloma discrètement glissé – comme pour ne pas s'appesantir sur les succès trop attendus – entre deux autres hymnes à l'amour, la voix séraphique. La vie est injuste: tout sexagénaire porté sur les contre-ut délavés serait grotesque, Caetano Veloso est bouleversant, lorsqu'il nous balance avec lui dans les magies stellaires.

Car c'est de magie qu'il s'agit, de Minha voz à Terra, les nuits du nord passent décidément trop vite. Caetano seul en scène, c'est un peu l'assurance d'un monde meilleur. On ne sait s'il est définitivement passé ou encore à venir, mais il s'effleure le temps d'une vingtaine de chansons, apposées sans besoin de scénario trop écrit. A peine quelques mots, dans un français hâlé juste ce qu'il faut pour séduire ceux (mais y en avait-il?), qui n'osaient croire totalement aux battements du coração vagabundo.