Tabourets en bois, souffle du lait dans les tasses, brouhaha. Le café évoque chez chacun de nous des sons, des odeurs, des images. Des pauses matinales aux afterworks qui tardent, c’est un de ces lieux qui rythment notre quotidien l’air de rien, à tel point qu’on en oublie qu’il a, lui aussi, une longue histoire. Et beaucoup à nous apprendre sur nous-mêmes.

«S’il s’agit a priori d’un thème anodin, le bistrot est en fait un prisme par lequel observer notre société», explique Verena Villiger, directrice du Musée d’art et d’histoire de Fribourg. Au point que l’institution a décidé de lui consacrer toute une exposition.

Cette idée, Verena Villiger la couvait depuis longtemps, elle qui avait été marquée, à son arrivée à Fribourg au milieu des années 1970, par l’omniprésence des cafés en vieille ville. «Ça foisonnait à chaque coin de rue, des établissements hyper-populaires où les gens se rencontraient, nouaient des alliances, concluaient des affaires…»

Chopes et drapeaux

Une tradition locale qui, à l’heure du Starbucks et des latte à emporter, tend à se transformer, voire à disparaître. Alors Au café: une soif de société nous propose de replonger, le temps d’une visite, au cœur de ces espaces enfumés et vivants, portant un regard à la fois historique et sociologique sur ce pan de culture bouillonnant.

A commencer par une courte introduction retraçant l’origine du breuvage qui donnera son nom à ces établissements, un nectar venu d’Arabie du Sud devenu produit de luxe en Europe au XVIIIe siècle, au même titre que le thé et le cacao. Mais l’exposition ne tarde pas plus longtemps à nous inviter sur le perron d’un bistrot, ou plutôt de plusieurs bistrots, puisqu’on découvre les enseignes en fer forgé d’une dizaine d’établissements mythiques du canton, dont celles des corporations, sortes de clubs qui regroupaient certaines professions et faisaient également office d’auberges.

Alors pourquoi ne pas se laisser tenter? Un peu plus loin, le visiteur pénètre dans un café reconstitué «à la fribourgeoise»: le bar, les chopes de bière, les bruits de vaisselle, les drapeaux sous verre. Et le mobilier caractéristique, dont ces chaises en bois aux lignes épurées, rachetées au Soleil Blanc, un café de la ville toujours en activité. «Il s’agit de chaises Thonet, précise Verena Villiger. Du nom de l’ébéniste allemand qui a développé, puis breveté, une méthode pour courber le bois de cette manière. Les chaises étaient livrées en pièces détachées, comme des meubles Ikea!»

Alcool et prostitution

Est-ce en raison de ces objets incontournables, ou alors de l’atmosphère particulière des troquets? Toujours est-il que les cafés ont inspiré de nombreux artistes, qui y ont trouvé refuge ou en ont fait leur muse. C’est le cas de Daniel Spoerri. Ce plasticien suisse a choisi d’immortaliser les soirées au bistrot en figeant littéralement l’aspect d’une table à la fin du repas. Des «tableaux-pièges» où sont collés verres vides, restes de nourriture, mégots ou menus cornés laissés tels quels par les convives. On découvre même avec curiosité ce que Jean Tinguely avait un soir posé sur sa nappe…

Au XIXe siècle, la prostitution était endémique à Fribourg mais restait un sujet tabou

Verena Villiger, directrice du Musée d’art et d’histoire de Fribourg

Ce temple du bon vivant est aussi au cœur des œuvres de François Bonnet, peintre et dessinateur fribourgeois. Abonné au célèbre Café des Merciers, il s’est pris à croquer d’un trait enlevé la salle, dont on reconnaît les arcades, et ses habitués. «On découvre sur ces toiles le public des cafés qui reste, jusqu’au XXe siècle, avant tout masculin», relève Verena Villiger.

C’est vrai ça, où sont les femmes au café? Quand elles n’y accompagnent pas leur mari, elles le servent, principalement. Payées au lance-pierre, ces sommelières en venaient parfois à proposer leurs services derrière les portes closes. «Au XIXe siècle, la prostitution était endémique à Fribourg mais restait un sujet tabou», note Verena Villiger, qui a dédié un pan de l’exposition aux transgressions encouragées par l’alcool et la promiscuité. Fontaines à absinthe, jeux de hasard, sans oublier un plaisir bien moins diabolique, la musique, représentée entre autres par un flamboyant jukebox aux allures de voiture des années 1950.

Derrière le bar

Mais avançons un peu dans le temps et revenons aux femmes, tiens. Qui, après l’arrivée des tea-rooms dans les années 1900, se sont faites un peu moins discrètes devant… et derrière le bar. Dans son volet sur les publics des cafés, l’exposition rend hommage à deux célèbres patronnes d’établissements fribourgeois, dont Marie-Hélène Darbellay, dite «Mama Leone», gardienne du Café du Tunnel. Qui allait jusqu’à peindre sur des cravates pour récolter des fonds en vue d’un repas gratuit pour les plus démunis…

On l’aura compris, le café, riche de par son histoire et son rôle central dans nos sociabilités, aura autant brassé les breuvages que les populations et les classes. On le redécouvre ici avec un œil neuf, et une pointe de nostalgie aussi. Car même si les bistrots animent encore la ville de Fribourg, on le constate sur une gravure historique et interactive de la cité des Zaehringen projetée au mur: la plupart des lieux mythiques mentionnés dans l’exposition ont aujourd’hui disparu.

«Au café: une soif de société», Musée d’art et d’histoire de Fribourg, du 9 novembre au 17 mars 2019.