Le groupe Mukta était en concert dimanche au Festival de Jazz de Montreux et hier soir aux Rencontres musicales d'Evian.

L'histoire de la fusion musique karnatique et jazz n'est certes pas récente. Elle commence peut-être dans cette rencontre féconde entre deux génies, Ravi Shankar et John Coltrane. Dans les années 70, le combo baba cool Shakti la poursuit et obtient un triomphe. Tout être hirsute exige sur l'heure un visa pour l'Inde. Avec le désastre que l'on sait. La musique indienne pâtit généralement des dialogues sur le vif.

La sitariste Brigitte Menon connaît ces écueils et les évite. Après avoir passé vingt ans en Inde, elle maîtrise aujourd'hui l'art ciselé du raga et la discipline ascétique du sruti, l'intervalle micro-tonal que cette musique induit. Elle n'en demeure pas moins une adepte fervente de la rencontre Orient-Occident. Le groupe Mukta lui offre l'opportunité de fonder enfin un dialogue équilibré. Sur scène, en quintette, Mukta établit les bases d'une musique cyclique. Le trompettiste Geoffroy Tamisier colporte avec splendeur l'aisance des géants, de Freddie Hubbard à Paolo Fresu. Son cuivre éruptif câline le sitar, puis violente la batterie de Jean Chevalier. Les fûts volent alors en éclats comme seul Elvin Jones en sueur sait le faire.

L'apport de cette formation ne se situe pas réellement dans la démarche. Mais plutôt dans cet indicible sentiment de réussite que l'on ressent en sortant de leur concert. Et aussi dans cette souplesse qui permet à Mukta de jouer un soir au Montreux Jazz Café devant une foule de danseurs énervés et, le surlendemain, devant un public profondément installé dans des fauteuils de velours.

Lorsque, comme de l'alcool dans un brasier, Mukta rend hommage à John Coltrane en évoquant son magnifique thème «Blue Train», la formule séduit définitivement. Tout est de feutre et de bleuté. Le percussionniste Olivier Congar, embrassant une jarre des deux mains, réunit en lui seul les élans de l'Hindoustani et les vertiges du jazzman.

Le premier enregistrement de Mukta est à l'image de ce regain alchimique. En un coffret de 2 CD, la formation et ses invités partagent leur conception musicale en deux voies. Janus de ce millénaire: le premier disque propose une version acoustique tandis que le second recèle des remix pointus.

Mukta «Indian sitar & World Jazz», Wea, dist. Warner