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Cahier d’un retour impossible au pays natal

Débarquer de New York à Lagos, Nigeria, c’est, pour le héros de Teju Cole, une suite de déceptions et quelques moments de reconnaissance

Après quinze ans d’absence, un homme rentre chez lui, à Lagos. Il débarque de New York. Il était parti, fuyant sa famille, le fantôme du père décédé, une mère envahissante, le collège militaire. Il revient médecin, psychiatre. Il se demande si un retour définitif au pays natal serait possible. Quelques semaines à constater le délabrement de la société à tous ses niveaux auront raison de ce projet. Chaque jour appartient au voleur reprend un proverbe yoruba, cité en exergue, qui précise: «mais un seul au propriétaire». Les difficultés commencent au consulat, pour le renouvellement du passeport: tracasseries administratives, accueil arrogant et paresseux et surtout, racket organisé, taxes illégales, abus de pouvoir.

«Ce devrait être une source de joie. Vous comprenez? Rentrer au pays, ce devrait être une source de joie», soupire un vieil homme. A l’arrivée au Nigeria, ce n’est pas mieux. Partout, à tous les échelons, la corruption est un mode de vie. Elle se pratique au quotidien, à petite échelle, pour pallier un salaire minable ou inexistant ou encore à très haut niveau – entrepreneurs, fonctionnaires, politiciens. «Et personne à part moi ne semble gêné que l’argent exigé par quelqu’un dont le doigt chatouille la détente d’une kalachnikov soit moins un pourboire qu’une rançon. J’ai l’impression que ma gêne est un luxe que peu de gens peuvent se permettre.»

Paysage de l’enfance

Tout n’est pas sombre. L’enfant prodigue est heureux de retrouver la tante, l’oncle, les cousins perdus de vue. Si le paysage de l’enfance est un peu abîmé par les constructions anarchiques et les temples évangélistes, il reste imposant. La maison semble immense, en contraste avec les appartements new-yorkais, et ses proportions déclenchent une vision issue d’un roman de Michael Ondaatje, un autre expatrié, du Sri Lanka au Canada, lui. C’est que dorénavant, le revenant voit tout au filtre de la culture occidentale. Auden, Mahler, Dante, Tchekhov, Coltrane, ce sont désormais ses références.

Au Musée national, il est accablé par l’état des collections, la pauvreté de l’information et une vision de l’histoire du pays dépourvue de tout esprit critique. La grande librairie de son enfance ne propose plus que des bibles, et la vendeuse, debout derrière sa haute table, somnole, avachie «tel un grand mammifère abattu d’une seule balle». Où la belle lectrice aperçue livre en main dans un minibus a-t-elle pu se procurer un ouvrage d’Ondaatje? Il y a ainsi de petits miracles, comme ce conservatoire qui semble proposer une formation musicale sérieuse. Mais il est géré par une fondation privée, et les cours donnés par des professeurs expatriés coûtent plus cher que ceux des indigènes, hors de portée de la classe moyenne. C’est partout la dévalorisation de soi et la déconnexion des réalités économiques.

Embouteillages monstres

Dans les cybercafés qui pullulent désormais (on est dans la première décennie du XXIe siècle), des étudiants rédigent des 419, ces «pourriels», interdits par la loi et que nous recevons tous dans nos boîtes, qui promettent des héritages ou des profits fabuleux. L’arnaque et le vol sont des sports nationaux. Tous les jours appartiennent au voleur, mais quand arrive celui du propriétaire, un haut fonctionnaire qui a exagéré se retrouve en prison ou un petit voleur de rue est lynché par la foule qui l’immole par le feu. Il ne s’agit pas de condamnation morale, juste d’une régulation du système. Celui-ci s’inscrit dans un contexte où les coupures d’électricité, les embouteillages monstres, les pénuries de carburant sont monnaie courante dans un pays dont le pétrole est la plus grande richesse.

Le narrateur observe ces dysfonctionnements avec le regard d’un Américain mais ses origines refont surface devant un plat qui a le goût de l’enfance ou une odeur familière. Il admire la bonne humeur de son oncle et de sa tante, en dépit des attaques et des dangers, le courage quotidien des gens. Une petite-cousine née après son départ l’initie aux films, aux chansons, aux séries et, devant la merveille de l’enfance, il comprend secrètement «que tout le bien qu’il souhaite à son pays, c’est pour elle qu’il le souhaite».

Illuminé de tendresse

Plus difficile, la communication avec un ami d’école, aujourd’hui médecin sous-payé et épuisé, qui rêve d’une formation aux Etats-Unis, ou avec un amour de jeunesse, aujourd’hui mère de famille, installée dans un couple petit-bourgeois. Celui qui est parti jouit d’une aura éblouissante et tout jeune Nigérian ne songe qu’à l’imiter. Le narrateur ressemble beaucoup à l’auteur à ça près que ce dernier n’est pas psychiatre mais historien de l’art et photographe. Ses propres images en noir et blanc ponctuent d’ailleurs le livre, scènes volées de la vie à Lagos. Chaque jour appartient au voleur est une succession de vingt-sept tableaux, précis, imagés, dont le ton peut parfois paraître quelque peu arrogant.

Le dernier, pourtant, remémoré dans les brumes du jet-lag et d’une crise de malaria finissante, au retour à New York, est illuminé de tendresse. C’est une évocation d’un quartier populaire de Lagos, une rue baignée de lumière. Une femme fait cuire des haricots. Dans l’obscurité des échoppes, des menuisiers rabotent. Ils fabriquent ce que le voyageur avait pris pour des barques, ce sont des cercueils. Il règne sur ce «ponton de Charon» une dignité réconfortante, un ordre du monde qui permet d’espérer, même si pour lui il n’est pas possible de rester.


Teju Cole, «Chaque jour appartient au voleur», trad. de l’anglais (Nigeria) par Serge Chauvin, Zoé, 186 p.

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