Poésie

«Le Cahier rouge» de Marina Tsvetaeva racontela poétesse incandescente du début des années 1930

Les Editions des Syrtes publient une traduction de ce cahier ainsi qu’un fac-similé où les mots se bousculent, se raturent, cherchent. Entre français et russe – c’est un cahier parisien – entre brouillon de lettres et d’article, entre recueil des amours naissent des vers qui disent toute la puissance d’une grande œuvre en train de naître

Genre: Poésie
Qui ? Marina Tsvetaeva
Titre: Le Cahier rouge
Trad. du russe et annoté par Caroline Bérenger et Véronique Lossky
Chez qui ? Syrtes, 202 p. Plus 210 p. de fac-similé

Qui ? Tsvetan Todorov, Véronique Losskyeva (dir.)
Titre: Marina Tsvetaeva. Récits et essais Œuvres T. II
Trad. du russe par Nadine Dubourvieux, Luba Jurgenson et Véronique Lossky
Chez qui ? Seuil, 731 p.

Marina Tsvetaeva était fascinée par ceux qui côtoient la mort. Le 14 septembre 1932, à Paris, on guillotina Gorguloff, qui venait d’assassiner le président français Doumer. Dans Le Cahier rouge que Marina Tsvetaeva laissa à son amie Tamara Tukalevska, avant de rentrer en URSS, où deux ans plus tard elle allait se suicider à Elabouga, en pays tatare, il y avait une coupure de presse, qu’elle avait cernée de bleu, sur l’exécution de Gorguloff. L’exécution n’avait pas été publique, mais elle avait soulevé les passions. Gorguloff avait voulu protester contre la passivité de la France envers les bolcheviks. Il avait été l’ami de Savinkov, un illustre terroriste devenu très antibolchevique.

Ce n’était l’unique «réprouvé» dont Marina se sentait proche. Dans le même cahier se trouvait un brouillon de lettre à Aubry, historien de l’Empire, lequel venait de publier un livre sur le duc de Reichstadt, le malheureux fils de Napoléon et de Marie-Louise, devenu une ombre dans son palais-prison de Schönbrunn. Marina avait traduit en russe L’Aiglon de Rostand. L’Aiglon était pour elle le modèle des «grands isolés». Si elle aime Bonaparte, c’est parce qu’il est allé toucher les lépreux à Jaffa, et qu’il mourut sur le rocher de Sainte-Hélène, lui aussi un «grand isolé».

Ce Cahier rouge de 1932 complète les autres cahiers publiés à Moscou et déjà traduits en français. Armées de mots qui se bousculent et se raturent l’un l’autre, litanies incantatoires à la recherche du sortilège libérateur: les cahiers de Marina sont des fourre-tout qui vont du français au russe, passent d’un amour saphique à un amour d’homme, du cri au ressassement.

On voit naître des lettres, des articles comme celui sur Pasternak et Maïakovski, écrit après le suicide de celui-ci. L’un poète-né, l’autre lutteur-né. L’un poète épique par sa vie et son vers, statue vivante, l’autre poète lyrique incapable de parvenir à l’épopée, et jamais statufié. Et Pasternak, comme un vrai poète lyrique est partout à l’étroit, Maïakovski conçu pour le marbre. Si le prolétariat russe veut frapper une monnaie poétique il doit lui donner ces deux profils de souverains. Marina aime les antagonismes féroces, les dilemmes invincibles.

Son vers, quand il est au meilleur, est une rafale, rafale de rythmes et de mots, toujours plus à l’étroit dans le projectile lyrique, toujours plus proche du mot égrené à la Maïakovski. On trouve dans le Cahier un brouillon magnifique de son «autotraduction» du poème Le Gars . Pas une traduction, mais un changement de munition dans le même revolver poétique; ici munitions russes, là françaises. Jamais poète n’a su changer de munition langagière comme elle:

«Le sonne-creux!

Le crève-quand?

Pas un cheveu!

Pas une dent!

La sue-froid!

La pue-fort!

Jambe de bois!

Tête de porc!»

Efim Etkind disait que c’était inspiré par Les Contes drolatiques de Balzac. Le Gars est un conte russe qui chante l’amour sans limites, même monstrueux, criminel, le Démon. Il est inspiré par un conte populaire entendu et transcrit par Afanassiev au XIXe siècle, et qu’il avait appelé Le Vampire . Marina y ajoute une dose de sacrilège: voici les béatitudes à l’envers.

«Heureux les bègues – ont temps

De P-RR-Rendre leur temps!

Heureux les muets!

Un mot ne revient jamais!»

Il est un autre amour que le Cahier nous révèle: l’amour saphique, auquel succomba plusieurs fois Marina. Ici se trouve le brouillon de la «Lettre à l’Amazone». Le titre vient d’un livre de Rémy de Gourmont, amoureux éconduit de l’actrice américaine Natalie Clifford Barney. Il lui adressa ses Lettres à l’Amazone (1911). Etrangement impudiques: «On ne couche jamais qu’avec soi-même, comme l’obscure Hérodiade de Mallarmé, on se vautre dans son lit en étreignant sa propre image.» Natalie avait répondu par ses «Pensées d’une Amazone» en 1918. Marina lit son livre et lui adresse une longue lettre incandescente. «Vous m’êtes proche comme tout être humain et surtout comme tout être unique féminin.» L’amour interdit? Retenir son cheval? Renoncer? L’amour narcissique donne tout, HORS l’Enfant, écrit Marina, L’Aînée prendra en haine celle qui aura fui vers le premier ensemenceur venu. «Certitude des plus illusoires, et qui tremblera, vacillera dès le premier regard haineux, soupçonneux de l’Amie pour s’écrouler dans le silence de sa haine, sous les battements de cœur, coups de marteau de sa haine, haineux, la crise cardiaque de sa haine, les battements cardiaques de sa haine.» On voit s’affirmer dans les pulsations du vocabulaire cette guerre du Frère féminin et du Persécuteur masculin qui devient Sauveur, parce qu’il donne l’Enfant. Etrange dialectique du romantisme infertile et de l’offrande de soi au tout-venant: écartèlement de l’écriture, du pouls de l’écriture qui sauve et qui tue aussi.

Dans le tome II des œuvres paru au Seuil en même temps que ce Cahier rouge , on trouvera les versions définitives de la Lettre à l’Amazone , de l’article sur «Poésie épique et lyrique dans la Russie contemporaine» (Pasternak et Maïakovski), et bien d’autres textes, dont le Journal des années de guerre civile avec ces fragments de vision et ces éclats de voix venus des trains bondés où voyage Marin pour rejoindre son mari Serge dans le sud, toute une Russie chaotique, grotesque, qui hurle et qui s’engloutit comme Kitèje dans son lac. Tout est fichu, crie la voix du peuple, tout est donc facile, répond celle de Marina, Hue, en avant vers les aurores boréales!

On y trouvera aussi «Mon Pouchkine» et un texte superbe sur Pougatchev, le grand révolté qui finit écartelé en place Rouge (vaincu par un général poète, Derjavine, mais cela Marina ne le dit pas). Moujik et tsar imposteur, ogre ensorceleur, Pougatchev était un sinistre personnage, mais Pouchkine en a fait sciemment un Révolté lumineux et l’on sent très bien que Marina est du côté du mensonge qui sauve. Aux œuvres de basse vérité opposer les œuvres de sublime lumière: «Il n’existe pas de basses vérités et de hauts mensonges. Il n’existe que les bas mensonges et la haute vérité.» Gorki aussi avait chanté le mensonge qui sauve. Et cela l’avait emmené jusqu’au service du Tyran et à une mort digne des récits de Suétone. Le poète ne peut pas haïr celui qui le tue, le monstre n’est pas son ennemi, même pour André Chénier montant à l’échafaud (en écrivant sa Jeune Humaine , Marina a en tête la Jeune Captive ). «Le poète n’est pas doué pour la haine politique. La haine humaine, oui! Lui est donnée la colère divine et la colère de Dieu contre toujours la même chose qu’il reconnaît partout. Chez son ennemi pour ne l’avoir pas reconnue il lui ouvre tout grands ses bras.» Rentrée en URSS, entrée dans la gueule du Moloch, Marina avait ouvert tout grands les bras à la mort. Et rejoint à jamais la confrérie des lépreux.

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Marina Tsvetaeva

«La Jeune Humaine»

«Le poète n’est pas doué pour la haine politique. La haine humaine, oui! Lui est donnée la colère divine et la colèrede Dieu contre toujours la même chosequ’il reconnaît partout. Chez son ennemipour ne l’avoir pas reconnue il lui ouvre tout grands ses bras»
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