Esther a un but dans la vie: avoir un iPhone 7. Cette envie lui tourne dans la tête depuis bientôt deux ans. Et voilà qu’en dernière page du second volet de ses aventures le rêve devient réalité: pour fêter son entrée en 6e dans un «collège de prestige», son papa est passé à la FNAC acheter l’implant synthétique indispensable à toute adolescence épanouie. Esther hurle de joie – et retombe de haut en découvrant à la place du bijou Apple tant convoité un Nokia. «Un très bon téléphone», souligne le papa. Trop la honte. Suite au prochain numéro…

Il y a deux ans, Riad Sattouf a mis en place un dispositif original: une fillette lui raconte sa vie quotidienne et il en tire une planche hebdomadaire pour L’Obs. L’idée est excellente, mais il faut le génie graphique et narratif du dessinateur pour la changer en or, pour tirer des petits riens qui font le sel de l’enfance des vignettes tendres, drôles et riches en enseignement sociologique. «Les Cahiers d’Esther» permettent d’en apprendre beaucoup plus sur la jeunesse contemporaine que bien de savants ouvrages universitaires.

Cadrages variés

La boule de cristal reçue à Noël (un «cadeau génial»), les cours d’éducation sexuelle et, c’est sans aucun rapport, les mariages sur le préau qui ne durent jamais longtemps, Antoine le grand frère («Il est con»), les grands événements (la nouvelle coupe de cheveux) et les petits (siffler un berlingot de jus de pommes en une rasade), un rêve (la chienne géante au long museau pointu), les garçons qui sont parfois trop beaux, mais qui se prennent trop pour des footballeurs et des rappeurs, et sont grossiers («Grosse pute» ponctue leurs phrases comme une virgule), la découverte de Rimbaud et de la démocratie avec l’élection (truquée) des délégués de classe, la naissance d’un petit frère, l’engouement pour Balavoine (un chanteur d’autrefois)… Chacune des observations d’Esther est traduite avec finesses à travers des cadrages variés relevés d’aplats de couleurs.

Sens de l’observation exceptionnel

Riad Sattouf est sans égal quand il s’agit d’évoquer les vertes années, les siennes, dans «L’Arabe du futur», ou celles des autres («Les Pauvres Aventures de Jérémie»). 
Sa mémoire, son sens de l’observation, exercés des années durant dans Charlie Hebdo avec La Vie secrète des jeunes, sont exceptionnels, et n’ont d’égal que son humour. Ce que Goscinny et Sempé ont fait durant les Trente Glorieuses avec «Le petit Nicolas», Sattouf le fait au crépuscule de la Ve République. Avec un risque: que sa source tarisse. Que la vraie Esther, par lassitude ou peur d’être découverte, mette fin à la collaboration avant ses dix-huit ans.


Riad Sattouf, «Les Cahiers d’Esther. Histoires de mes 11 ans», Allary Editions, 54p.