Cinéma

«Calabria», un voyage au bout de la vie

Ce «road movie» en corbillard suit Jovan et José, deux employés des pompes funèbres, qui convoient un défunt de Lausanne au sud de l’Italie. Humaniste et poétique, un magnifique documentaire

Francesco Spadea est arrivé en Suisse avec la grande vague des travailleurs immigrés des années 1960-1970. Tirées de Continents sans visa – Les Saisonniers (1960) ou d’Il Rovescio della medaglia, d’Alvaro Bizzarri (1974), des images d’archives documentent cette réalité déjà ancienne en ressuscitant quelques regards farouches. Francesco Spadea est resté en Suisse. Il y a fait sa vie, et puis il est mort. Il a voulu être enterré dans son village natal, Gasperina, en Calabre.

L’action de Calabria commence au lendemain de son décès, en février 2014, sur une chanson d’exil: «Je quitterai le tombeau de mes parents et tous les chants des musiciens. Je quitterai mes bottes et mon domaine et les chevaux noirs de ma plaine». C’est Jovan Nikolic qui entonne cette complainte tandis qu’il fait route avec son collègue José Russo Baião vers l’hôpital. Employés aux Pompes Funèbres Générales de Lausanne, les deux hommes vont lever le corps du défunt. La caméra capte leurs gestes professionnels, précis, ritualisés, respectueux. Le cercueil plombé est déposé dans le corbillard et cap sur le sud.

Lumière du sud

Pierre-François Sauter est venu au cinéma en 2009 avec Face au juge, un film délicat et plein d’empathie consacré aux délits mineurs. Il caressait le projet de Calabria depuis plus de dix ans. Il a fallu trouver le financement, obtenir les autorisations et attendre un rapatriement par route pour l’Italie. Et encore procéder à un casting auprès des employés des pompes funèbres pour trouver les deux personnages de ce road movie en corbillard: Jovan, tsigane serbe qui chante et joue de la guitare, et José, féru de poésie qui vénère David Oïstrakh.

Jazz manouche contre fado, envies de grandes fêtes contre vers de Luis de Camões, jovialité contre mélancolie, ces deux tempéraments s’accordent pour composer un couple cinématographique formidable. Présents à chaque plan, ils parlent de l’amour et de la mort ou de banalités quotidiennes, s’initient à la langue de l’autre ou se taisent. Ils portent le film, ils nous guident vers la lumière du sud de l’Italie.

Jovan et José tiennent le volant à tour de rôle. Planqué derrière les sièges avant, Pierre-François Sauter manipule les caméras fixées sur le tableau de bord et relance occasionnellement les conversations des deux conducteurs. Une seconde voiture transporte l’équipe technique.

Menthe sauvage et fraises

Le paysage reste hors champ. La caméra se concentre sur les deux employés. Dans la tradition picaresque, quelques rencontres ponctuent le voyage, le temps de fumer une clope avec une immigrée russe derrière un restoroute ligurien, de demander son chemin à un routier ou de goûter aux fraises d’un agriculteur calabrais… Ou, rapporté par un Jovan hilare, son échange avec un mendiant rom qu’il a enjoint de trouver un boulot – pourquoi pas aux pompes funèbres.

Pour José, la mort est la fin. Il ne croit pas à la résurrection. Jovan, au contraire, sent que le défunt est là, qu’il les protège spirituellement. C’est Jovan qui a raison: la présence du mort impose la puissance du réel et tempère Calabria d’une gravité supérieure à celle d’un film de fiction. Mais le documentaire ouvre de vastes perspectives symboliques et fait entendre des résonances littéraires, comme le thème du Mort reconnaissant qu’explorent nombre de contes. «Pour moi, un film est un film, peu importe que ce soit un documentaire ou une fiction», explique avec justesse le réalisateur dans la revue Décadrages.

Accompagnant Francesco dans son dernier voyage, Jovan et José nous parlent des chemins de l’immigration, ils dessinent un espace géographique et mental. La route qui mène de Lausanne à Gasperina est un raccourci pour passer de l’hiver au printemps, au renouveau. Cette Calabre d’une vertigineuse beauté dont le défunt a dû s’exiler est une Arcadie. José herborise dans l’oliveraie et cueille des brins de menthe sauvage. Partis avec la mort, les deux reviennent avec la vie: ils ramènent deux caisses de fruits.

La serveuse d’une station-service toscane est persuadée que Jovan et José sont des frères. L’idée les fait marrer. Elle a raison: un grand sentiment de fraternité les unit. Ils sont frères, comme nous tous, les morts et les vivants.


 Calabria, de Pierre-François Sauter (Suisse, 2016), 1h56 

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