«C’est comme si j’avais atterri dans un calendrier de l’Avent et que j’avais le droit d’ouvrir une nouvelle fenêtre tous les jours.» Matthias Zschokke, écrivain alémanique installé en Allemagne, récidive. Après «Courriers de Berlin», paru en 2014 chez Zoé, voici un nouveau roman par mails, «Trois saisons à Venise», traduit de l’allemand comme le précédent, par Isabelle Rüf, collaboratrice des pages «Livres» du «Temps».

Revoici la forme inédite des petites proses électroniques. Mais le cadre est neuf. «Courriers de Berlin» racontait plusieurs années de la vie de l’auteur. Tous ses mails – retravaillés et polis – étaient adressés à un seul ami qui, d’ailleurs, avait suggéré à l’écrivain, en panne de roman, qu’il y avait là une matière fortement littéraire.

Sucre glace

Cette fois, le livre court sur six mois de résidence littéraire à Venise, à l’invitation d’une fondation suisse. Matthias Zschokke reproduit les mails qu’il envoie, pendant cette période, à toute une série de gens – familles, amis, éditeurs, traductrice. Unité de lieu, temps circonscrit, variété de destinataires, on ne suit plus la vie d’un écrivain suisse qui vit à Berlin et se raconte au jour le jour à un ami, mais on s’installe, avec lui, dans une ville dont la féerie enchante. Si les «Courriers de Berlin» racontaient un homme au travail, voici un écrivain en vacances. Matthias Zschokke demeure attentif, comme il sait si bien le faire, au quotidien. Mais il saupoudre ses observations de sucre glace, à l’image des pâtisseries qu’il déguste le matin, dans le petit bar où il a ses habitudes.

Comme un cahier de «Panini», «Trois saisons à Venise» est une collection d’instantanés. Rien de clinquant ni de grandiloquent. Matthias Zschokke boude la place Saint-Marc et ses splendeurs, refuse d’entrer au Florian, café aussi chic que cher, montre une certaine réticence à visiter églises et musées. Il préfère simplement se promener, faire ses courses, prendre des vaporetti, aller au Lido nager un peu. Les moustiques, la chaleur, la télévision en panne, – la puanteur qui parfois sort des canaux et des murs, ces petits problèmes domestiques l’occupent beaucoup. Non sans autodérision, il se met en scène, aux prises avec ces ennuis mineurs.

Rialto

Lui qui a plutôt tendance à voir partout des verres à moitié vides s’abandonne au bonheur du lieu. «J’envisage de déclarer que l’expérience est un échec et de rentrer à Berlin», écrit-il, à peine arrivé, tout imprégné de pessimisme. Mais deux ou trois jours plus tard, il se fixe un autre programme: «Je crois que je vais rester et être heureux». Le seul fait d’être à Venise le comble, dit-il. Il aime tellement la ville qu’il en vient même à trouver régénérant les flux incessants de touristes sur le Rialto. Il s’y plonge parfois avec délice.

Malgré la grande quotidienneté de ces courriels, on se prend au jeu des petits suspenses qu’il installe. La chaleur implacable qui s’abat sur la ville va-t-elle baisser? A quoi ressemble un automne à Venise? Et Noël? Et ce concert qu’il veut organiser, aura-t-il bien lieu? Qui viendra ou ne viendra pas? Menues et délicieuses incertitudes qui tirent les fils d’un récit.

Schweinsteiger

Néanmoins, c’est dans la miniature comique que Matthias Zschokke réjouit le plus. Et parfois, soudain, on éclate de rire. Il observe par exemple, la manière dont un enthousiaste commentateur de télévision italien, lors d’une partie de foot qu’il suit de la terrasse d’un bar, prononce avec délice le nom d’un joueur allemand: «Schweinsteiger». Le journaliste répète ce nom, le mâche, s’en gargarise, abuse de «Schweinsteiger» et Matthias Zschokke, ravi, conclut: «Personne ne dit Schweinsteiger aussi bien que les Italiens.»

Reste qu’une ombre plane sur le séjour: Matthias Zschokke, en résidence d’écrivain à Venise, n’écrit pas. Pas une ligne. «Pourquoi la rumeur continue-t-elle de se répandre qu’un bonheur quelconque serait caché dans l’écriture?» s’interroge-t-il. Il se sent vaguement coupable, mais pas trop: il est si heureux. Et après tout, c’est bien un livre, drôle et vivant, qu’aujourd’hui, nous tenons entre nos mains.


Matthias Zschokke, «Trois saisons à Venise», Zoé, 380 p.

Lire aussi: