Musique

Calexico, des envies d’ailleurs

Après La Nouvelle-Orléans et le Mexique, le groupe de Tucson, Arizona, est parti enregistrer son neuvième album au nord de la Californie. Joey Burns et John Convertino présentent l’excellent «The Thread That Keeps Us» le 12 mars à Fribourg. Rencontre

Dans la géographie du rock, Calexico est associé à deux villes: la cité californienne éponyme, qui borde la frontière mexicaine, mais aussi et surtout Tucson, Arizona, où Joey Burns et John Convertino, les deux meneurs de ce groupe à géométrie variable, étaient basés en 1996, au moment du fondateur Spoke. Un album alors à contre-courant, qui imposait un folk-rock sous fortes influences mariachis. Même si celles-ci seront plus évidentes encore sur The Black Light, deuxième livraison qui en 1998 révélera Calexico à un plus large public.

Ces dernières années, Joey Burns et John Convertino ont eu des envies d’ailleurs. En 2012, ils enregistraient Algiers à La Nouvelle-Orléans. La ville et son immense histoire musicale ont eu une influence sur leur écriture, nous disaient-ils alors. Trois ans plus tard, c’est au Mexique qu’ils gravaient Edge of the Sun. Un disque plus pop, plus synthétique, moins séduisant, alors même que les sonorités mexicaines ont toujours été une composante essentielle de leur folk. Paradoxal. Mais comme un album de Calexico ne peut être foncièrement raté, on y trouvait malgré tout quelques beaux titres, comme ce vaporeux «Follow the River», émouvante ballade parlant d’espoir et de rédemption.

L’amour des contrastes

Après la Louisiane et le Mexique, la Californie. Calexico s’en est allé façonner son neuvième effort studio, The Thread That Keeps Us, à Marin County, au nord de San Francisco. Dans une maison studio baptisée Panoramic House. Lorsqu’on retrouve Joey Burns et John Convertino à Zurich, ils commencent par évoquer la vue sur l’océan, sublime et inspirante. Il suffit d’aller jeter un œil aux photos de cette bâtisse visibles sur le Net pour comprendre qu’ils n’exagèrent pas. «On a réalisé avec Algiers à quel point c’était génial d’être hors de notre ville», explique Convertino. Loin de leur environnement quotidien, les deux amis peuvent se concentrer sur leur musique. Se retrouver, aussi, Convertino habitant désormais à El Paso, Texas. «Mais je peux prendre la voiture et être en cinq heures à Tucson.»

The Thread That Keeps Us, comme pour contrebalancer la relative sécheresse de Edge of the Sun, ressemble à un catalogue de ce qu’est capable de faire Calexico: pop entraînante («End of the World with You», «Under the Wheels») ou chaloupée («Flores y Tamales»), rock lo-fi («Eyes Wide Awake») ou aux sonorités plus urbaines («Another Space»), ballade mélancolique («The Town & Miss Lorraine»). Les couleurs sont multiples, la réussite totale. «Sur chaque disque, on essaie d’avoir des contrastes, avoue Burns. A un certain point, on se dit qu’on pourrait proposer un album avec uniquement de la guitare et de la batterie, ou alors un disque plus électronique. Mais ce serait étrange pour Calexico que de sortir un disque moins varié, avec un certain son. Ce n’est pas nous.»

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Sur «End of the World with You», Burns évoque «l’âge des extrêmes». Ne serait-ce pas une allusion à la présidence parfois aux limites du surréalisme de Donald Trump? «Cet âge des extrêmes nous arrive par vagues successives depuis un moment déjà. Mais là, ça empire, notamment au niveau du racisme et de l’égalité des sexes. Ce sont des symptômes de notre temps, et forcément cela a une influence sur notre écriture. Etre un artiste, c’est refléter votre feeling, ce qu’il y a dans votre cœur. Nous ne sommes pas des politiciens, mais ça peut être intéressant de pourquoi pas influencer les gens. C’est pour cela qu’on va voir des spectacles, qu’on visite des musées. Quand Obama était président il y avait des concerts à la Maison-Blanche: Stevie Wonder, Paul McCartney, Aretha Franklin. Depuis l’arrivée de Trump, on y voit plus aucun artiste.»

Pas besoin de mur

On parle alors aux deux Américains de leurs compatriotes qui s’expriment sur les bienfaits, pour l’économie locale, de l’auto-centrisme revendiqué par ce président pour lequel ils n’ont pas voté. «S’il y a des résultats positifs, ce sont les entreprises, et pas les travailleurs, qui en bénéficient, regrette Burns. Les travailleurs n’ont toujours pas d’assurance maladie. Vous êtes malade, vous devez logiquement ne pas travailler, mais comme vous avez peur de perdre votre job, vous travaillez quand même. Tout ça provoque du stress, et ce n’est pas une bonne chose. C’est ce qu’exprime une chanson comme «Under the Wheels». Je ne suis pas sûr des effets positifs sur l’économie. A Tucson, plusieurs zones dédiées au shopping et au business sont à la traîne, les gens se font du souci. Je suis sceptique envers les chiffres. Les traités que signe Trump semblent d’abord l’arranger lui; tout ce qui vient de ce type m’inquiète. Il faudrait comparer avec ce qu’a fait Obama.»

Convertino embraye: «Beaucoup d’analystes ont mis en avant que ce qui commence parfois à fonctionner est le fruit de ce qu’Obama avait mis en place. A El Paso, en faisant de la course à pied, j’ai sympathisé avec un membre du Congrès. Il a grandi à El Paso, son père était politicien avant lui, et là, il vise le Sénat. Chaque semaine, il se rend à Washington, où il parle d’El Paso et de l’importance du Mexique pour les Etats-Unis, de ces milliers de personnes qui viennent chaque jour travailler chez nous. Les médias ont fait du sensationnalisme en parlant de zones dangereuses, mais c’est très loin de la réalité. El Paso n’est pas un endroit où on a besoin d’un mur.» La musique de Calexico, qui explose les frontières entre les genres, prouve d’ailleurs à sa manière que les murs ne servent à rien.


Calexico, «The Thread That Keeps Us» (City Slang/Irascible). En concert le 17 mars à Fribourg, Fri-Son, et le 18 à Zurich, X-Tra.

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