Exposition

Calligraphie chinoise, 3000 ans de méditation sur papier

Une belle exposition au Musée Rietberg retrace les trois millénaires d’écriture chinoise et confronte les grands calligraphes du passé aux artistes contemporains. Plongée dans un monde de signes à multiples facettes

C’est une toile blanche qui monte jusqu’au plafond. De loin, on y distingue une inscription en caractères chinois, mais quelque chose intrigue dans ces signes qui semblent se détacher du papier. On s’approche et découvre un manuscrit en trois dimensions composé… de sarments de vigne! Cette installation de l’artiste Cui Fei, créée pour l’exposition La Magie des signes, au Musée Rietberg, conclut un parcours à travers 3000 ans de calligraphie chinoise en faisant écho à ses origines. Selon un mythe, les signes ont été inspirés par les formes de la nature pour exprimer les forces qui régissent l’univers.

«Dans la philosophie chinoise, l’univers est animé par l’énergie Qi, à travers laquelle les principes absolus du cosmos se manifestent dans la nature et dans les signes de l’écriture. L’acte calligraphique permet de saisir une vérité existentielle», commente Alexandra von Przychowski, co-commissaire de cette exposition qui explore les différentes facettes de l’écriture chinoise en confrontant les maîtres du passé aux artistes d’aujourd’hui. La fonction spirituelle de la calligraphie traverse les trente siècles de son existence, dès les premières inscriptions sur des os d’animaux pour des oracles, au XIII siècle avant notre ère, jusqu’aux œuvres contemporaines, comme la peinture abstraite de Wang Dongling qui assimile la création de l’univers par l’énergie Qi au Bing Bang et la traduit dans une explosion d’encre.

Manuscrits en pilules

Les grands courants religieux s’emparent à leur manière des pouvoirs spirituels de la calligraphie. Dans le taoïsme, les manuscrits-talismans servent notamment à confectionner des pilules qu’on avale avec de l’eau et du miel pour guérir les maladies. Le bouddhisme instaure un véritable culte des écrits sacrés. Le travail du copiste s’apparente à la méditation, comme en témoigne l’un des joyaux de l’exposition, le Sûtra du Coeur calligraphié en forme de pagode (Xe s.), tel un puzzle visuel. Une autre performance méditative autour des signes, de 1996, lui fait écho: assis dans la rivière Lhassa, l’artiste Song Dong appose sur sa surface le caractère «eau» et le regarde disparaître.

La beauté d’un instant éphémère, méditation et poésie semblent fortement liées dans l’esthétique du geste calligraphique. L’un des étalons de l’écriture chinoise, le manuscrit de la Préface du pavillon des Orchidées, rédigée en 353 par Wang Xizhi, était d’une harmonie si parfaite que même son auteur n’a pas pu le reproduire. Les autres ont tenté d’approcher sa perfection au long des siècles. En 1990, l’artiste conceptuel Qiu Zhijie décide de le recopier, pendant cinq ans, sur le même rouleau de papier. A la cinquantième copie, la feuille est devenue noire et Qiu Zhijie a continué à tracer des lettres avec un pinceau sec. Il considérait son travail comme une méditation écrite et un dévouement quasi obsessionnel à sa tâche d’artiste: pour atteindre la perfection, persévérer sans compromis.

Révolte calligraphique

Cette conviction semble mouvoir nombre de pinceaux en Chine; des moines aux aristocrates, des érudits aux hauts fonctionnaires, des empereurs aux poètes. L’exposition aux tonalités flavescentes du papier de bambou serpente à travers cette diversité de styles en laissant entendre le crépitement du pinceau des grands maîtres.

Les signes de l’écriture tremblante de Mi Fu, peintre lettré du XII siècle, semblent fondre sur du papier. A l’inverse, les coups de pinceau du poète Zhu Yunming (1460-1526), impétieux et vigoureux au point qu’ils laissent des éclaboussures d’encre – ont été comparés par ses contemporains aux dragons dansants. Ce calligraphe, bon vivant excentrique, revisite à sa manière le style non-conventionnel, dit «cursif sauvage» qu’un moine du VIII siècle Huaisu invente et pratique en état d’extase mystique pour contrecarrer l’écriture orthodoxe de Wang. Si la calligraphie savait structurer le monde et imposer un certain modèle de comportement moral, elle pouvait aussi se révéler instinctive et rebelle.

Pendant la Révolution culturelle, le style de Mao, hissé au rang d’un standard suprême, est repris dans le journal officiel et les affiches de propagande, tandis que nombreux sont des artistes persécutés pour leur liberté calligraphique. Parmi eux, Shi Lu. Son tableau «Canards et fleurs de pêcher», aux tonalités douces et flottantes, contraste avec le rouge criard de la révolution. Le peintre, acculé au fond de la détresse, semble faire jaillir un espoir dans des pétales roses qui retombent sur les sinogrammes. Leurs lignes fragiles et tremblantes trahissent «l’état de nervosité extrême et la souffrance du calligraphe», note Kim Karlsson, co-commissaire. «Le geste calligraphique laisse transparaître le caractère de son auteur ou ses émotions», renchérit Alexandra von Przykowski.

Forêt de signes

Il n’est pas étonnant, dès lors, que la calligraphie fut apparentée à la peinture. Les poèmes inscrits sur des tableaux complétaient l’image avec des sensations non-visuelles. L’artiste Xu Bing, né en 1955, pousse cette amalgame plus loin. Dans son paysage Dix-mille arbres, qui ressemble de loin à une peinture de Matisse, chaque élément est composé de sinogrammes correspondantes – montagne, maison, herbe, pierre. Dans la même logique, Xu Bing redessine un poème de Nietzsche en formant avec des mots allemands les signes imaginaires.

Cette dimension ludique de l’écriture chinoise se manifeste dans l’une des plus surprenantes œuvres de l’exposition. Ce qui ressemble de prime abord à une cascade glacée est en fait une sculpture nappée de cire. Et les sinogrammes là-dedans? Zheng Guogu, un anarchiste de la calligraphie, a demandé aux amateurs d’écrire de petits textes sur des bouts de papier et les a placés au coeur de son monument. Il voulait ainsi libérer l’art calligraphique d’un corset élitiste en proclamant que chacun, au fond, est un artiste. Les visiteurs de l’exposition pourront se prendre au jeu en s’emparant du pinceau dans l’atelier de l’écriture aménagé pour l’occasion.

«La Magie des signes – 3000 ans de calligraphie chinoise»,
20 novembre 2015 – 20 mars 2016

Musée Rietberg, Gablerstrasse 15, Zürich.
www.rietberg.ch

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