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«Calls»: quand le son devient maître du frisson

Inspirée par le travail d’un jeune réalisateur web, Canal+ lance une nouvelle série prenante, effrayante et… 100% audio

Certains téléspectateurs ont sans doute été surpris, vendredi soir, en zappant sur un écran… noir. Ou presque. De simples sous-titres, quelques vagues colorées qui ondoient, rien d’autre. Enfin, si: des voix. Celles de quatre plongeurs, communiquant via leur masque durant une exploration des profondeurs de l’Atlantique, en 2026. Grâce à un heureux coup de palme, Gabrielle, Théo, Sun et Isaïe découvrent une mystérieuse grotte et un animal inquiétant à l’intérieur. Jusqu’à ce que ça tourne mal.

Durant dix minutes, on écoute, figé, leurs échanges entrecoupés de bulles et de respirations haletantes. Une simple bande-son qui parvient pourtant à nous happer, devenant même anxiogène alors que les compères en néoprène essaient d’échapper à la bête. «C’était quoi, ça?» Long gémissement aquatique. «Son cri…»

Boîte noire

Ne rien voir, tout entendre, c’est le parti pris de Calls, nouvelle série originale proposée par Canal+ depuis le 15 décembre. Déclinée en dix épisodes diffusés tous les vendredis en fin de soirée sur la chaîne cryptée Canal+ Décalé, la saga audio appartient au genre du «found footage», c’est-à-dire des enregistrements prétendument retrouvés après un événement dramatique et reconstitués façon fausse pièce à conviction. Entre autres: le téléphone angoissé d’une femme à la police alors qu’un individu tente de s’introduire chez elle; la boîte noire d’un avion qui s’est écrasé inexplicablement dans l’océan; ou encore les fichiers sons issus d’un long métrage dont toute l’équipe de tournage a disparu.

Dix bribes d’histoires, comme captées au hasard et mêlant thriller, horreur et science-fiction. Et toutes effleurant, de près ou de loin, l’idée biblico-mystique de l’Apocalypse.

Pépite dénichée sur YouTube

Derrière cette étonnante création, on trouve Timothée Hochet, jeune réalisateur de courts métrages sur le Web. En octobre 2016, à tout juste 23 ans, il publie un premier épisode sur sa chaîne YouTube: les appels croisés de jeunes gens faisant face à des manifestations quasi paranormales. Etrange et plus que troublant. Bientôt, la vidéo compte 400 000 vues et attire l’attention d’un producteur de la société de production Studio Bagel, qui décide d’adapter le concept en série pour Canal+. Une expérience qui emballera aussi les comédiens, nombreux à lui prêter leur voix, à l’instar de Gaspard Ulliel, Mathieu Kassovitz, Charlotte Le Bon ou encore Kyan Khojandi (créateur de la série humoristique Bref).

A la base du projet, la recherche du vrai frisson. C’est en écoutant une série d’enregistrements réels d’appels au 911, le numéro d’urgence aux Etats-Unis, que Timothée Hochet imagine les prémices de Calls. «J’ai ressenti des émotions qu’aucun film ne m’avait procurées. La peur de l’inconnu, du silence, des respirations.» Grand amateur de films d’épouvante, Timothée Hochet regrette que ceux-ci misent souvent davantage sur les effets spéciaux que sur les effets suspense. «La déception arrive souvent au moment où l’on voit le «monstre». Pour moi, les films qui en montrent le moins sont les plus efficaces. J’aime quand une œuvre laisse une grande part à l’imagination.»

Richesse et subjectivité

En bref, mieux vaudrait un canevas vierge qu’un tableau trop détaillé. Et là où le visuel commande, le son, lui, suggère, avec une richesse souvent sous-estimée. Un avis que partage François Musy, pointure de l’ingénierie du son suisse qui a travaillé avec les plus grands réalisateurs, de Xavier Giannoli à Jean-Luc Godard. «Les jeunes générations sont gavées d’images en permanence, pour tout et n’importe quoi. Or, celles-ci ne sont pas subjectives: si on nous montre un sapin, c’est un sapin, point barre. Le son, au contraire, peut tromper. Et personne au monde ne le ressent de la même façon. On le perçoit même différemment selon le moment de la journée!»

Pour cette fine oreille, si les épisodes de Calls ne durent que dix minutes, ils sont tout de même savamment construits afin de capter, et de garder, l’attention du «télé-auditeur». «Le son doit être mis en scène, comme un film policier et aussi précisément qu’une partition de musique, détaille François Musy. Dans Dunkerque, par exemple, Christopher Nolan n’a pas eu besoin de montrer de scènes sanglantes parce qu’il a su doser à la perfection les moments de silence, d’absence.»

Retour aux épisodes de Calls, où l’on s’immerge cette fois dans la cabine d’un avion en plein vol. Les bips des annonces se mêlent aux cris de panique dans un chaos étrangement familier. Assez pour se laisser embarquer? Chacun pourra tester. Casque audio et imagination débridée… plus que recommandés.

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