Exposition

Cally Spooner, ou la prose décomposée

Après son invitation à la Biennale de l’image en mouvement en 2016, l’artiste britannique revient au Centre d’art contemporain de Genève pour une mini-rétrospective de ses projets passés, présents et à venir

Le travail de Cally Spooner, lit-on souvent, est porteur d’une critique sévère des jargons produits par la publicité, les médias, le management ou la musique pop. A l’entrée du troisième étage du Centre d’art contemporain de Genève, un court texte au mur mentionne justement un épisode littéraire célèbre – la fausse larme que Rodolphe verse sur la lettre de rupture qu’il rédige pour sa maîtresse Emma Bovary. Et voilà invoquée dans l’exposition la figure tutélaire de Flaubert, qui livra en son temps une analyse éminemment cruelle du langage de ses contemporains. Ses personnages dissertent, écrivent, philosophent, se confient, et le flux de leurs paroles forme d’infinies variations autour du thème du ridicule.

On retrouve chez Spooner la même méthode de décomposition clinique des langages de l’époque, à la limite de la satire, une collection de moments où le langage est empêché, dévitalisé, ou technologiquement altéré. Ainsi de la rhétorique motivationnelle d’Ivanka Trump, que l’on entend, dans une pièce sonore, s’auto-congratuler pour ses succès de femme d’affaires, de mère et d’épouse comblée (He Wins Everytime, on Time, and Under-Budget, 2016). Ainsi du monologue étouffé sous des trombes d’eau de celui qui interprète, en espagnol, Soundtrack for a Troubled Time (2017), ou encore du script de And You Were Wonderful, on Stage (2013-2015), basé en partie sur des commentaires amateurs trouvés sur YouTube.

Une précédente exposition du Centre: Qiu Zhijie, artiste tentaculaire

La fabrique du langage

Spooner se définit comme un écrivain: au point de départ de chacune de ses œuvres se trouve un problème de langage. Plus précisément, elle s’intéresse à la délégation de la fabrique du langage à «des organisations, des institutions, des industries [qui] nous fournissent leur langage et donc façonnent notre parler, notre penser et même notre travail émotionnel». Ses recherches commencent généralement par la lecture de textes trouvés qui sont progressivement montés avec ses propres écrits en un script fragmentaire. «Je me retrouve dans une relation avec un texte particulier, un passage ou un certain chapitre, et je ne le lâche pas», explique-t-elle. A cette opération succèdent des phases de traduction du texte sous des formes chorégraphiques, chantées, verbales ou performées.

Le paradoxe de cette œuvre réside dans le fait qu’en livrer une description idoine conduit fatalement à faire à son tour acte de jargonnage: on devra écrire de l’artiste britannique qu’elle travaille au croisement de plusieurs médias, qu’elle utilise différentes plateformes (films, pièces de théâtre, scripts, pièces audio, performances, chorégraphies, expositions, ateliers, dessins…) pour développer ses projets, qu’elle dose avec précision le degré de médiation technologique de chaque pièce, qu’elle applique des techniques de management d’entreprise à l’art, qu’elle préfère la recherche fragmentaire à la production d’objets finis, qu’elle s’intéresse à la performance sous l’angle de la sous-traitance, qu’elle s’inspire de la pensée de Bernard Stiegler et de «l’œuvre ouverte» d’Umberto Eco, et que son travail est une critique du néolibéralisme.

Chaleur des corps

Certaines œuvres s’étirant sur plusieurs années et se trouvant rééditées sous des formes multiples, au gré des expositions ou des collaborations, il faudra aussi évoquer la temporalité flottante qui caractérise la galaxie de pièces qu’elle produit et qui se répondent en longs échos sur des années. Cet étirement du temps fournit d’ailleurs le principe de cette mini-rétrospective, partagée entre projets passés et remaniés pour l’exposition, projets en cours, et à venir (dont un workshop avec les étudiants de la HEAD-Genève).

Le mode d’existence complexe et ouvert des œuvres de Spooner est déroutant: il réclame du spectateur une attention soutenue au statut de ce qu’il regarde, et du temps. Selon les moments, il déambulera dans des espaces vides, ou occupés par les corps des performers qui répètent et des collaborateurs qui travaillent. Ces allers et retours incessants entre la présence et la distance des corps, entre la froideur des événements médiés et la chaleur des formes vivantes sont l’objet central de ce travail.

Il serait un peu simpliste d’opposer la vie des corps à des technologies mortes. Mais la Londonienne ne tombe pas dans ce piège. «Peut-être que je me vois en premier lieu comme chorégraphe, reconnaît-elle, parce que j’essaie de créer du mouvement entre et à travers les choses.»


Cally Spooner, Drag Drag Solo. Centre d’art contemporain Genève. Jusqu’au 18 mars 2018.

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