Andrès Trapiello. Les Cahiers de Justo García. Trad. d'Alice Déon. Buchet-Chastel, 332 p.

«Les Cahiers de Justo García» (Dias y noches, 2000) est le second roman traduit en français d'Andrés Trapiello, poète, diariste et romancier espagnol. Le narrateur a entrepris la biographie d'un peintre qui a émigré au Mexique à la fin de la guerre civile, en mai 1939, à bord du Sinaïa. Il trouve à la bibliothèque de la Fondation socialiste Pablo Iglesias la liste des 1599 passagers de ce rafiot. La liste des réfugiés précise l'identité de chacun, son parti politique, son syndicat, son emploi avant et pendant la guerre. Tous morts aujourd'hui… Mais le hasard va lancer ses investigations sur une autre piste que celle du peintre. Sur la liste figure un addendum collé au dernier moment: «Lechner Krupov, Thomas, origine inconnue». Aucun détail. Sans doute, pense le narrateur, un instructeur militaire russe ou un agent du NKVD. Cette même bibliothèque conserve des manuscrits de Mémoires. et journaux intimes, dont les Cahiers d'un certain Justo García, (22 ans à l'époque), deux gros registres où se retrouve le nom de Lechner.

Ce sont ces papiers que nous allons lire. Journal des derniers mois de la guerre, d'un petit groupe de combattants républicains en plein désarroi. Affamés, déboussolés, trempés de pluie, rongés de fièvre, en proie à des ordres contradictoires, ils errent entre les bergeries du sud des Pyrénées, de la Seo d'Urgell à Ripoll, des moulins calcinés, des fermes pleines de cadavres. Ils franchissent enfin la frontière au col d'Arès. En bas, à Prat-de-Mollo, les gendarmes français les attendent. On les supplie de laisser passer au moins les femmes et les enfants. Seule réponse: un peloton, l'arme en joue. A deux heures, on leur ordonne de jeter toutes leurs armes sur les tas et l'on sépare hommes et femmes. On fouille tout le monde, on confisque cupidement montres et bijoux. Quand cette cohue pathétique est passée, les camions fascistes se rapprochent et leurs occupants commencent à fraterniser et à trinquer avec les gendarmes français. Il faudra quatre jours pour qu'arrivent des camions pour le camp d'internement de Saint-Cyprien, quatre jours pour qu'on leur serve un repas chaud, une soupe de tapioca. Les baraquements, il faudra les construire. En attendant, ils dorment au bord de la mer glacée. Des émissaires de Franco viennent leur proposer de retourner au pays, amnistie à la clé, pour le rebâtir.

Certains cèdent pour retrouver leur famille – ou pour organiser la lutte – mais la plupart se méfient. L'ambiance est dantesque, l'insalubrité, la dysenterie, le désespoir conduisent beaucoup à la folie et au suicide.

Peu à peu, le chaos s'organise. Lechner obtient, grâce à un entrepreneur bienveillant, un permis de travail dans une carrière près de Toulouse, y fait engager Justo. Par ailleurs, à Paris, une délégation du gouvernement légal de la République espagnole, le SERE (Service d'entraide aux réfugiés espagnols) se démène pour aider les émigrés: subsides, organisation d'émigration vers le Mexique. Avec le

printemps, Justo et Lechner s'y rendent pour les formalités d'exil. Justo apprend maintes choses sur Lechner, fils d'un médecin catalan, plaqué par une Française d'origine russe qui va aider financièrement son fils. La dernière partie de l'ouvrage retrace l'embarquement des émigrés sur le Sinaïa, à Sète le 25 mai 1939, et la traversée vers Veracruz, pleine de péripéties. L'épilogue nous fixe sur le sort de Justo et de Lechner. Ce roman dense éclaire le calvaire d'une débâcle et la xénophobie de la France de Daladier.