Dieu que c’est compliqué d’édifier une ville exemplaire! Rome ne s’est pas faite en un jour, dit-on. A voir le spectacle Calvin dirigé par François Rochaix au Parc des Bastions, la Genève protestante peut reprendre le dicton à son compte: pendant deux heures, le texte très nuancé de Michel Beretti dresse la liste de toutes les difficultés rencontrées par le réformateur au long de son action de refondation. A commencer par ses propres contradictions… De quoi concocter un spectacle pétaradant, avec des conflits pleins de feu et de sang? Non, ce n’est pas le genre de la maison. Dans un souci de clarté, les scènes s’enchaînent une à une, docilement, sans grands mouvements. Un principe un peu trop sage mais qui permet au spectacle de gagner en limpidité, puis en densité, ce qu’il perd en tremblement. Mercredi, les 1’500 spectateurs de la première, dont Charles Beer, Pierre Maudet, Patrice Mugny, entre autres notables, en sont ressortis savants, et, vu les applaudissements, plutôt contents.

Courageux. Il faut avoir la foi pour retracer sur une scène à ciel ouvert plus de vingt ans de combat et aborder des questions aussi subtiles que la Trinité (contestée par Servet qui finira au bûcher) et la double prédestination. Michel Beretti, François Rochaix et le décorateur Jean-Claude Maret ont relevé le défi avec un certain succès. De 1541 à 1564, on suit Calvin (Michel Kullmann) dans ses efforts répétés pour disposer les Genevois, du peuple et de la bourgeoisie, à la tempérance qui élèvera leurs âmes, bridera leurs bas instincts et permettra de bâtir une ville basée sur un principe d’humilité et d’assiduité. Les obstacles? Pour la Genève des bas quartiers, l’afflux d’étrangers, réformés «français, piémontais et provençaux» qui fuient les persécutions. Leur présence industrieuse fait monter les prix et le peuple gronde. Pour la Genève bourgeoise, c’est la sévérité de Calvin qui est condamnée. «Si nous voulons danser, chanter, mener joyeuse vie, qu’est-ce que la justice de la République a à voir là-dedans?», questionne l’insolente Françoise Favre (excellente Laurence Calame), épouse d’Ami Perrin.

Qui dit opposition, dit répression. Michel Beretti montre aussi bien le ridicule de certaines amendes - trois sous pour avoir toussé pendant le sermon! - que la radicalité des plus durs châtiments - la mise à mort de l’hérétique Jacques Gruet. Et au fil de la soirée, avec la nuit qui permet de mieux se concentrer sur l’action, le spectacle ajoute une belle tension et même un soupçon d’émotion à la mission d’édification.