« Il arrive avec Les Amants du Pont-Neuf ce qui est arrivé avec Mauvais Sang: on s’en souvient par fragments, par segments, par illuminations. Et à jamais. C’est là le génie de Carax. C’est aussi sa limite: un cinéma qui s’agence en scènes (amoureuses) successives, sans trop se soucier de l’architecture globale de l’œuvre.

On peut être agacé par cette vision parcellaire – et parfois maniériste – des choses. Certains y voient l’influence du clip, mais c’est plutôt des blasons, ces petits récits du XVIe siècle adressés à la femme aimée, que le cinéma de Carax se rapprocherait. La femme aimée, en l’occurrence Juliette Binoche. […]

Il faut voir ce que Carax inflige à sa Juliette, comme il la maltraite, la mutile, la diminue pour mieux exercer sa possession, sinon d’amant, du moins de cinéaste. Exactement comme le fait Alex qui, tenant à son amie comme à la prunelle de ses yeux, est prêt à tout, y compris à lui brûler le regard, pour qu’elle lui appartienne à jamais. Cette cécité, devenue nécessité pour qu’Alex puisse survivre à son rêve, c’est cela que filme Carax. Oui, Les Amants du Pont-Neuf est un film d’amour fou, diabolique, convulsif, à la beauté aveuglante […]. Un film sur la jouissance et le prix à payer, par nature immonnayable, pour l’obtenir. […]

Certains ont vu dans cette histoire d’amour entre clochards de luxe le signe irréfutable de l’arrogance de Carax. A ceux-là, le réalisateur de 31 ans répond par une ouverture magistrale: Alex funambule crasseux est embarqué une nuit par un car de police, direction Nanterre, où sont lavés et hébergés les clochards parisiens. […]

Avec Mauvais Sang, Carax nous avait déjà livré son abécédaire amoureux; avec Les Amants du Pont-Neuf, il va plus loin; entre Alex et Michèle le lien ne se fait plus autour d’une parole articulée, pensée, réfléchie, mais par une série d’actes physiques irrémédiables: Michèle s’évanouit en regardant Alex, crève l’œil de son ancien amant, perd la vue de jour en jour, tandis qu’Alex crache le feu, exécute des pirouettes pour la séduire et s’automutile lorsque Michèle sort de l’ombre des aveugles. Ensemble, ils font du ski nautique, boivent du gros rouge, dansent des valses, se jettent du pont et se retrouvent au fond de l’eau. Le rapport amoureux, dénué de toute psychologie, se noue autour de ces corps meurtris, sales et nerveux. L’amour ça fait mal chez Carax. Mais Dieu qu’il a de la grâce! Car c’est cela que l’on retient des Amants du Pont-Neuf, cet art de la transformation: entre pesanteur et apesanteur; dedans et dehors; langueur et vitesse, la caméra de Carax caresse ses héros comme il les fouette. Avec un amour démesuré. »