Abandonnée par sa mère à l’âge de 6 ans, Nancy Houston, Canadienne anglophone d’origine, a choisi le français comme langue d’écriture pour tenir la blessure à distance. Pour la Hongroise Agota Kristof, l’adoption du français, «langue ennemie», fut le prix à payer d’une migration forcée. Chez Camille Bordas, née à Lyon en 1987, c’est une histoire d’amour qui justifie le transfert linguistique. Avant d’écrire en anglais How to behave in a crowd, paru aux Etats-Unis en 2017, elle avait déjà publié deux romans (en français) aux éditions Joëlle Losfeld, Les treize desserts (2009) et Partie commune (2011).

C’est en assurant la promotion du dernier titre qu’elle fait la connaissance de son futur mari, un écrivain américain pour lequel elle s’installe bientôt à Chicago. Mais deux auteurs peuvent-ils s’aimer sans pouvoir se lire? Soucieuse de partager avec lui son travail et de s’inscrire dans le milieu littéraire américain, Camille Bordas se décide à faire le grand saut. Des nouvelles sont d’abord publiées dans The New Yorker, bientôt suivies de How to behave in a crowd, 336 pages dans la vie d’Isidore, 11 ans, benjamin au cœur tendre dans une fratrie de surdoués présomptueux, quelque part dans une France semi-rurale de carte postale écornée. L’accueil critique est excellent. L’écrivain George Saunders salue une «nouvelle voix inestimable», Zadie Smith compare la famille d’Isidore aux Glass de Salinger.

Magnifiquement décalé

Mais Camille Bordas se passe bien de figures tutélaires. Paru en septembre 2018 dans une traduction de l’auteure, Isidore et les autres brille d’une aura très personnelle. Hilarant malgré lui, aigre-doux par nature, tragique en dépit du bon sens et magnifiquement décalé, Isidore se frotte aux épines de la vie par le truchement d’une poignée de personnages singuliers.

Pour Isidore, «les autres», c’est d’abord sa famille: son père, en éternel déplacement professionnel, éperdu d’excellence. Sa mère, ciment domestique friable. Ses sœurs Bérénice et Aurore, obsédées par leurs thèses respectives, et Simone, lycéenne précoce. Ses frères Léonard et Jérémie, génies distants. «Parfois, j’ai l’impression d’avoir élevé une portée de petits misanthropes intolérants. Toujours dans vos bouquins. Vous n’en levez le nez que pour critiquer le reste de l’humanité», se lamente la mère au sujet des aînés.

Un poisson hors du bocal

Seul Isidore semble doté d’une empathie proportionnelle à l’intolérance des siens. Il soutient vaille que vaille sa meilleure amie Denise, dépressive chronique, s’attache à leur voisine Daphné, la doyenne des Français, et reprend le flambeau lorsqu’une de ses sœurs laisse tomber sa correspondante ingénue. Lorsque la bulle familiale se fait trop oppressante, Isidore fugue. Une heure, une journée, une nuit, comme un poisson qui saute hors du bocal pour s’oxygéner. La plupart du temps, ses escapades passent inaperçues: spécialistes des «stratégies d’évitement», ses proches s’intéressent d’avantage à Deleuze et à Aristote qu’à ses épanchements.

Pour Camille Bordas, le point de vue du narrateur prépubère était un moyen d’amortir la contrainte linguistique, de simplifier la langue. Loin du babillage, elle y trouve une phrase limpide, misant tous ses effets sur les dialogues, ubuesques et désarmants. «Ecrire en anglais m’a obligé à resserrer drastiquement. J’étais déjà économe dans mon écriture, mais là, j’avais encore moins le choix. Il fallait aller au cœur des scènes. Je ne pouvais pas me regarder écrire, il fallait être précise, tout de suite», raconte-t-elle de Floride, où elle vient de déménager pour enseigner la création littéraire à l’université.

Finalement, c’est dans l’exercice de la traduction que les difficultés lui sont apparues, comme si, après le premier effort d’invention, le roman était à refaire, ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre: «Le plus dur était de trouver la voix d’Isidore, qui est vraiment le socle du livre. Je ne voulais pas d’une parole trop élevée, peu crédible, ni qu’il soit trop gamin, ce qui peut devenir agaçant. Or dès qu’on écrit le français, on est plus immédiatement dans le littéraire qu’en anglais. Par exemple, on est censé bien utiliser les négations. Il faudrait écrire «Nous n’avions plus de pain» alors qu’en français parlé, on dit souvent «On n’avait plus de pain». Pour Isidore, j’ai fait le choix de sauter pas mal de négations.»

L’art de raconter

Cette focale ajustée à hauteur d’enfance distord l’échelle des émotions. L’infime et le crucial changent de hiérarchie et donnent au roman ses détours loufoques. Pour Isidore, une tache persistante sur le canapé du salon prend autant d’importance que la mort d’un proche. De la même manière, les lieux sont à peine nommés, à l’exception de Paris, synonyme de liberté. A quoi bon, puisque son univers se limite à l’école et à la maison? Dans cette entreprise de réévaluation, on en viendrait presque à questionner la fonction des événements dans la fiction. Chez Camille Bordas, l’art de raconter l’emporte sur le contenu – le regard des personnages suffit au roman. C’est ainsi qu’une crotte collée au derrière d’un chat éclipse la scène du dépucelage, qu’un badigeonnage de coudes prend des proportions hypnotiques.

Certaines futilités ainsi tournées en fulgurances ne sont pas sans rappeler le rêve de Flaubert: «Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style.» Interrogée sur la question, Camille Bordas abonde par la négative: «On n’écrit jamais vraiment sur rien, même quand on essaie. Seinfeld, la série de Larry David, était censée être ce fameux show about nothing. Vingt ans après la diffusion du dernier épisode, elle captive encore le public. C’est la référence à laquelle les gens trouvent le plus de parallèles avec leurs vies. Une phrase sur cent aux Etats-Unis commence par «Tiens, ça me rappelle l’épisode de Seinfeld où…». Apparemment, ce faux «rien» nous fascine tous.» Loin d’être dénué de sujet, le roman d’Isidore agit plutôt comme une clepsydre: il renverse nos habitudes tout en coulant naturellement.


Camille Bordas, «Isidore et les autres», Editeur Inculte, 336 pages