Littérature

Camus l’Algérien

Cinquante ans après sa mort, comment l’auteur de «L’Etranger» est-il perçu en Algérie? Editeurs et écrivains répondent

Pas de rue ni de place ni même de lycée Albert Camus à Alger. Il se raconte cependant – la ville blanche aime les rumeurs – que jadis le chef des éboueurs du quartier populaire de Belouizdad (ex-Belcourt) où a grandi l’écrivain était surnommé Mohamed Camus. Il existe pourtant une trace gravée d’Albert Camus, à 70 km à l’ouest d’Alger. Parmi les ruines romaines bordant la mer, une pierre comme une page de livre reproduit une phrase de l’auteur des Noces à Tipasa. Voilà à peu près tout. Cinquante années après sa disparition, l’Algérie a-t-elle répudié Camus l’Algérien? Lui reproche-t-elle encore «sa position coloniale et son silence approbateur»? De préférer «sa mère à la justice», fameuse citation extraite d’une déclaration où il dénonçait à sa façon les bombes du FLN? Lui en veut-elle encore de biffer dans ses livres l’homme algérien et de le tuer «d’un coup de soleil»? Tandis qu’artistes et intellectuels algériens et français mènent une «caravane Albert Camus» dans quatorze villes d’Algérie et neuf de France, quatre voix algériennes confient leur proximité avec l’enfant de Belcourt, «cet étranger familier».

«Une façon sensuelle de dire l’Algérie»

Maïssa Bey, écrivain, vit à Sidi Bel -Abbès. Pierre Sang Papier ou Cendre (Aube, 2008). A paraître: Puisque mon cœur est mort.

«Enfant, j’étais déjà une lectrice de Camus. Ma porte d’entrée dans son œuvre a été L’Etranger. Ses mots furent une révélation, la redécouverte de la terre Algérie, la communion entre mer et soleil. Le lyrisme de Camus fait résonner en moi ce que nous aimons partager, la lumière et l’ombre, le vent dur venu des lointains, la rumeur du ciel et l’aspiration au bonheur. Je me souviens d’un instant d’ébullition en 1967, j’étais étudiante et Luchino Visconti tournait dans les rues d’Alger l’adaptation de L’Etranger. Il y avait là Marcello Mastroianni et l’une de mes amies faisait la doublure d’Anna Karina dans une scène. J’étais tout à coup si proche d’Albert Camus. J’ai lu par la suite Noces à Tipasa, une façon sensuelle de dire l’Algérie et les amours. Il a écrit là ce que l’on ressent au plus profond de nous, entre mer et terre. Bien entendu, il y a la polémique autour de l’époque coloniale et de son algérianité. Dans son œuvre, l’Algérien n’est pas absent contrairement à ce que disent certains, mais il n’est qu’ombre, que fantôme, que figurant. La terre Algérie chantée par Camus exclut de fait ceux que l’on appelait alors les musulmans ou les indigènes. Elle est comme réservée à ceux qui savaient la voir et la caresser, mais pas avec des yeux d’Algériens.»

«Il fait partie du patrimoine culturel algérien»

Sofiane Hadjadj, responsable avec Selma Hellal des Editions Barzakh à Alger.

«Si les Mohamed Dib, Kateb Yacine et Assia Djebar sont les pères fondateurs de la littérature algérienne post-indépendance, Albert Camus fait partie du patrimoine culturel algérien au même titre que saint Augustin. Camus est pour moi pleinement un écrivain algérien. Il connaissait la réalité de la société algérienne, son monde ouvrier, sa misère. Il était déchiré et se plaçait dans un entre-deux. Il nous a enseigné le sens de la nuance, de la complexité du paradoxe. Il s’agit pour nous éditeurs de donner à lire Camus à un lectorat plus étendu. Les livres venant de l’étranger et de France ont une diffusion restreinte et sont chers. Ils sont accessibles presque uniquement lors du Salon du livre d’Alger. Nous avons édité en 2004 un ouvrage de Christiane Chaulet-Achour, Albert Camus et l’Algérie, tensions et fraternité s, qui s’est très bien vendu. Et nous venons de coéditer avec Actes Sud Les Derniers Jours de la vie d’Albert Camus de José Lenzini. Il y a en fait un intérêt constant et renouvelé pour Camus, même dans la nouvelle génération. Les livres les plus lus restent L’Etranger et La Peste, mais le Camus journaliste avec ses reportages sur la pauvreté en Kabylie intéresse beaucoup. Il permet de nuancer l’homme et son œuvre et de sortir du manichéisme réducteur pieds-noirs contre Algériens.»

«Son seul pays, son seul rivage»

Yasmina Khadra, romancier, vient de faire paraître L’Olympe des infortunes chez Julliard. Il est par ailleurs le directeur du Centre culturel algérien de Paris.

«Je suis né pour écrire, c’était un héritage ancestral. Je suis né dans une tribu de poètes. Je voulais être poète arabe mais je suis devenu romancier de langue française parce que j’ai lu L’Etranger à l’âge de 14 ans. Albert Camus a écrit l’Algérie avec un regard d’enfant triste. Il a parlé des choses qu’on entoure, pas des choses qui nous entourent. Il a parlé de son Algérie à lui, son rêve algérien qu’il ne pouvait pas partager, comme un jouet d’enfant. Cela l’a empêché de porter son regard plus loin. Il n’est jamais allé de l’autre côté. Il m’a légué en quelque sorte tout ce qu’il n’a pas voulu voir, toutes les autres Algérie, la communauté musulmane, l’Arabe. Je lui dis dans mes livres que l’Algérie est une histoire, un courage, une intelligence, une générosité, des choses qu’il n’a pas vues. Mais on a eu tort de lui reprocher la fameuse phrase où il dit qu’il préfère défendre sa mère avant la justice. Camus a milité pour son Algérie à lui, ce qui est légitime. Elle était au fond son seul pays, son seul rivage. Il y était accroché. Réduire le personnage à cette seule citation est une hypocrisie. Camus quand il écrit est l’écrivain le plus important au monde, il appartient à notre patrimoine national et il est notre seul Nobel.»

«Un acteur, un chanteur de rock, un danseur d’opéra?»

Adlène Meddi, jeune romancier algérois, dernier roman paru La Prière du Maure chez Barzakh (Alger) et aux Editions Jigal (Marseille).

«Je viens de réaliser un reportage dans le quartier de Belcourt à Alger où Albert Camus a grandi. J’ai interrogé les gens. Personne n’a jamais entendu parler de lui. Au numéro 124 où il a vécu pauvrement avec sa mère, le propriétaire est la seule personne qui connaît un peu Camus parce que des étrangers frappent souvent à sa porte. Camus étudiant à la fac ou gardien de but au Racing d’Alger est un souvenir effacé de la mémoire des anciens. Les jeunes, eux, ne lisent pas… Ils demandent: Camus, c’est un acteur, un chanteur de rock, un danseur d’opéra? Comment les blâmer? Notre système éducatif sinistré est la cause de cette ignorance. J’ai découvert Albert Camus non pas sur les bancs de l’école mais dans les cours de récréation en discutant avec d’autres élèves. Nous croyions sa lecture réservée à l’élite académique de notre pays mais lorsque dans les années 2000 la presse a commencé à s’intéresser à lui, à enquêter, à ouvrir le débat, nous avons mesuré toute sa dimension. Et la polémique sur le Camus pro-Algérie française importe au fond peu aux jeunes générations. Nous aimons l’écrivain et notre lecture de son œuvre est dépassionnée. Camus est en train de devenir un auteur comme un autre, c’est ce qui peut lui arriver de mieux.»

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