Maurice Cullen, William Blair Bruce, James Wilson Morrice, Frances Jones, Laura Muntz, Paul Peel, Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté… Il est rare de visiter une exposition de peinture impressionniste et de n’en connaître aucun des artistes. La règle est plutôt de parcourir avec excitation les galeries en quête des blockbusters éternels de Monet. Mais l’ignorance a ses vertus: s’il est raisonnable de postuler que la plupart des visiteurs n’auront jamais entendu parler de ces presque 40 peintres canadiens, réunis ici sous la bannière impressionniste, il l’est tout autant de penser que ce flottement les amènera à se concentrer sur la peinture, rien que la peinture, plutôt que sur une liste de noms prestigieux.

A l’Hermitage, à Lausanne, on peut donc redécouvrir l’impressionnisme, en quelque sorte, à travers son élément fondamental qui est le traitement précis de la lumière et du motif.

Les Canadiens partagent en effet avec les Français la même obsession pour la reproduction des différentes qualités de lumière, éclatante et solaire, hivernale et mélancolique, brouillée par les activités humaines, mais toujours saisie sur le vif. Ils empruntent aussi au travail de leurs aïeux les grands motifs de leurs œuvres, auxquels l’exposition consacre des salles thématiques: les bords de mer, les campagnes enneigées ou ensoleillées, les scènes de joies enfantines ou de loisirs, ou, comme il se doit, les rues de Paris à la fin du XIXe siècle.

Fabrication d’une nation

Il faut être ici plus précis: si l’impressionnisme «à-la-française» préfère le plaisir des scènes urbaines, les Canadiens excellent dans la représentation des campagnes printanières ou hivernales, qu’ils ont retrouvées pour la plupart après leurs années de formation parisienne et qui confère à la version canadienne du mouvement une véritable spécificité. Les premiers peintres arrivent à Paris vers 1880, une époque où, comme le souligne la commissaire Katerina Atanassova, «l’impressionnisme n’est déjà plus une nouveauté». Des contacts se nouent. James Wilson Morrice se lie avec toute la scène européenne, tandis que Maurice Cullen est élu à la Société des beaux-arts en 1895.

Mais ils sont nombreux à rentrer dans leur pays natal après un séjour plus ou moins long en France – et pour certains en Europe et en Afrique du Nord. L’impressionnisme s’exporte et se globalise, et ce faisant, il se transforme et s’adapte à l’histoire du jeune Canada, dont la Constitution n’entre en vigueur qu’en 1867. On retrouve par exemple dans certaines œuvres les témoignages de ce processus de fabrication d’une nation, notamment dans les images de villes en construction, devenues aujourd’hui des mégalopoles.

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En revanche, la question de la colonisation, et des rapports entre Blancs et communautés natives, est globalement absente de l’exposition, à l’exception de l’étonnante œuvre Gitwangak d’Emily Carr (1912). Cette peinture dont le titre renvoie à un village de l’ouest canadien illustre, comme une grande partie du travail de l’artiste à cette période, la vie des populations autochtones en Colombie-Britannique, en représentant dans un style néo-impressionniste les mâts totémiques visibles dans leurs villages.

Proche de l’académisme

La chronologie de l’exposition dépasse largement celle de l’impressionnisme à proprement parler. Certaines œuvres datent ici des années 1920, une période à laquelle les avant-gardes européennes avaient déjà relégué aux oubliettes l’impressionnisme, le post-impressionnisme, le fauvisme, le futurisme, dada et même le cubisme. On est donc ici face à un impressionnisme devenu presque académique, au sens où il n’a plus grand-chose à voir, en tant que pratique picturale, avec la grande histoire des avant-gardes et leur vision du progrès artistique.

Cet impressionnisme globalisé s’aligne par avance avec l’immense popularité dont jouit cette école picturale aujourd’hui, et dont on trouve les signes des salles d’attente de médecins aux boutiques de posters. Est-ce un mal? «Il serait provincial de revendiquer avec trop d’insistance l’importance des impressionnistes canadiens. Aucun d’eux ne maîtrisait la sensualité et l’érotisme avec la facilité et la justesse qui étaient l’apanage des maîtres français», affirme le journaliste et critique Adam Gopnik dans le très malicieux prologue du catalogue avant d’ajouter, simplement, que la rencontre du paysage canadien et de la modernité française a «produit beaucoup de belles peintures et des émotions songeuses sans pareilles».


Le Canada et l’impressionnisme, Fondation de l’Hermitage, Lausanne, jusqu’au 24 mai.