Tout a commencé la semaine dernière, lorsque dans Traffic (LT du 9 février), Steven Soderbergh instrumentalisait la frontière Etats-Unis/Mexique. John Boorman, ensuite dans The Tailor of Panama, jouait la dérision autour du canal de Panama. L'un et l'autre déploient un cinéma où les zones limitrophes constituent un enjeu dramaturgique de premier plan. Le cinéaste sud-coréen Park Chan-Wook n'a que trop vécu le morcellement du monde. Dans J.S.A. (Joint Security Area), en compétition, il répond aux cinéastes occidentaux avec une œuvre très apaisante, manifeste de la détente politique dans son pays.

Responsable de 6 millions d'entrées en Corée du Sud qui a pourtant, comme la Suisse, peu d'appétit pour son cinéma, J.S.A. est d'abord un thriller. Il raconte une enquête sur une fusillade mortelle. Le méfait a eu lieu dans le poste de garde nord-coréen «Pont sans retour» de Panmunjom, au cœur de la zone démilitarisée à la frontière entre le Nord et le Sud, là où la Suisse et la Suède sont responsables de la surveillance pour le comité des états neutres (NNSC).

La mise en scène vigoureuse de Park Chan-Wook fait vite apparaître une ironie inattendue. Le crime résulte de l'intervention d'un officier nord-coréen qui surprend les soldats du Sud et du Nord en train de rigoler ensemble. Depuis 1953, date de la division du pays, une bande de terre si mince sépare les deux camps que les appointés à la garde sont devenus amis. Park multiplie les situations hilarantes: ces deux soldats ennemis qui se narguent parce que l'ombre de l'un mord le territoire de l'autre; ou ceux-là qui contemplent un briquet Zippo en notant que «voilà la grandeur des Etats-Unis».

«Pont de non-retour»

J.S.A. propose bien sûr, pour les Coréens, une vision qui dépasse ce que les Occidentaux pourront y voir. Park racontait, hier à Berlin, l'émotion de la première projection en Corée: «La salle a retenu son souffle lorsque la caméra traverse la ligne de démarcation, du Nord au Sud. Pour les spectateurs, ce mouvement d'appareil était physiquement impossible: personne n'avait jamais traversé le «Pont de non-retour».»

Nation nº 1

Face à cette posture réjouissante, les Etats-Unis donnent plus que jamais l'impression de fabriquer des films qui confortent leur position de nation n° 1 et cherchent à tout prix, comme le montre John Boorman, à préserver des points de friction qui justifient leur présence de gendarme planétaire. Jamais pourtant, depuis les films de propagande de la Deuxième Guerre mondiale ou anti-rouges de la guerre froide, le cinéma hollywoodien n'était allé aussi loin qu'avec 13 Days de Roger Donaldson (Le Pic de Dante), présenté hors compétition.

Récit unilatéral sur la crise d'octobre 1962 dite des missiles cubains, cet incroyable navet est vraiment le premier film de l'ère George W. Bush, comme Rambo fut le héraut de Reagan: Kevin Costner, qui incarne le conseiller à la Maison-Blanche Kenneth O'Donnell, est le vrai héros, tandis que les Soviets y sont les derniers des imbéciles et le clan Kennedy une lignée de poules mouillées. Y avait-il autre chose que des républicains à la production?

Avec une technique pompée à JFK d'Oliver Stone (couleur et noir/blanc, images d'époque/reconstitutions), 13 Days s'appuie si fort sur les valeurs de l'Eglise, de la famille et de la frontière territoriale qu'il en devient risible. Grâce notamment à des dialogues inimaginables en 2001: «Le grand chien rouge enterre son os dans notre jardin et nous, nous restons à la cuisine!» Infâme 13 Days, spot publicitaire pour le déploiement du bouclier antimissile que projette le nouveau président. Ce film, insortable ailleurs qu'aux Etats-Unis, agace pourtant autant qu'il réjouit: quand un si grand pays à besoin de se rassurer à ce point, c'est que, forcément, sa place est branlante.