«Ne pas se prendre la dette». Le conseil est superflu, l’almanach du Canard n’est pas de ces ouvrages qui engendrent la mélancolie. Toutes les Unes de 2010 y sont reproduites in extenso, avec sur deux pages un florilège des papiers les plus savoureux de chaque édition.

Alors de quoi l’année française a-t-elle été faite? Au petit jeu des personnages principaux le gagnant est sans surprise Nicolas Sarkozy, bien sûr. «Sarko cherche comment déplacer les fiouls», «Sarko se met aux leurres d’été», «Sarko est d’une rumeur massacrante», «la méthode Sarkoué» – au-delà des jeux de mots, l’activité et les déclarations du président français représentent un mets de choix pour le plumitif, qui se délecte dans les cuisines du pouvoir. Dans la chronique quotidienne de ces petits scandales, on trouve entre autres le frigidaire des infirmières de garde déménagé en catimini dans la chambre de la parturiente belle-fille du président, le 1,6 million d’euros qu’ont coûté les vœux présidentiels prononcés à la Réunion, le nouvel avion, l’annulation du concert des Inrockuptibles dans la Cour carrée du Louvre… Le Canard épingle aussi les déclarations spectaculaires qui se sont succédé en 2010. Haïti, les Roms, les journalistes, et même la dette, avec cette merveilleuse petite phrase du président à Bruxelles: «J’ai tellement ramé pour obtenir un changement de position de Merkel que j’en ai des ampoules aux mains», après l’accord européen sur le plan d’aide à la Grèce.

Et à part Sarkozy? Des ministres très bien logés (Christian Estrosi), des ministres très bien payés (Christine Boutin), des ministres très bien servis (les cigares cubains de Christian Blanc, le permis de construire d’Alain Joyandet). La lecture de ces petites hontes et dévoiements en continu a de quoi donner le vertige. «République irréprochable», ironise Eric Emptaz. L’affaire Bettencourt, rebaptisée «Liliane et l’Odyssée» constitue aussi un morceau de choix pour le Canard. C’est lui qui a retrouvé entre autres documents la lettre dans laquelle Eric Woerth, alors trésorier de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy encore ministre de l’Intérieur, lui demande d’accorder la légion d’honneur au désormais fameux gestionnaire de fortune de la milliardaire, Patrice de Maistre. C’est encore le Canard qui a révélé l’affaire de la vente de l’hippodrome de Compiègne. Enfin c’est aussi le Canard qui raconte comment Nicolas Sarkozy n’a pas eu le courage d’annoncer lui-même à Eric Woerth, plombé par les affaires, qu’il ne figurerait pas dans le gouvernement remanié.

Le Canard a des yeux et des oreilles dans tous les milieux, ce sont des armées de Manning (du nom de Bradley Manning, le soldat américain suspecté de fuites sur Wikileaks) qui travaillent pour lui. Il nage aussi particulièrement bien dans les eaux moins troubles des archives où il sait retrouver l’historique des dossiers souvent édifiant avec le recul , que donnent les rétrospectives. Le déficit public d’abord estimé à 52 milliards en septembre 2008 par Eric Woerth – encore lui – a ensuite été réévalué à 103 milliards en mars 2009 puis à 140 milliards à la fin de l’année… Et sur la réforme des retraites, il est à la fois cruel et facile de noter que jusque très tard, Nicolas Sarkozy a soutenu qu’il fallait conserver la retraite à 60 ans. «Je n’en ai pas parlé pendant ma campagne présidentielle et je n’ai pas de mandat pour faire cela», déclarait-il encore quelques semaines après son élection. On connaît la suite…

A picorer dans la mangeoire encore quelques perles: la bévue de BHL qui cite sans sourciller un certain Jean-Baptiste Botul, auteur d’une Vie sexuelle d’Emmanuel Kant qui aurait dû lui mettre la puce (de canard) à l’oreille. La préface du livre du président congolais Denis Sassou N’Guesso, objet d’une plainte pour crimes contre l’humanité, qui est signée Jacques Chirac. Et surtout les formidables dessins des Wozniak, Cabu, Kerleroux et autres Lefred-Thouron, sans lesquels les plumes du Canard ne seraient pas aussi brillantes. Au hasard, ce dessin de Pancho, daté de juin: on y voit le président français debout derrière son bureau menacer le patron du Monde, Eric Fottorino, en ces termes: «Ce n’est pas parce que je n’ai pas le temps de diriger Le Monde que vous allez pouvoir faire n’importe quoi». La suite, on la connaît aussi.

La fuite au prochain numéro…