Victor Alamo de la Rosa. L'Ile aux lézards. Trad. d'Alice Seelow. Grasset, 392 p.

«L'Ile aux lézards» (Campiro que, 2001), deuxième roman traduit du Canariote Victor Alamo de la Rosa, se situe dans le même cadre que L'Année de la sécheresse, (lire le SC du 27.03.2004), mais dans une période postérieure: en 1940, dans l'île la plus petite, la plus désolée et la plus occidentale des Canaries, El Hierro, un cratère sans plage, bordé de falaises et de bancs rocheux. Une continuité existe, puisque le héros, Campiro, est le fils abandonné par le pêcheur Isidel qui a fui vers les Amériques la dictature et la misère. Mais la thématique diffère, mêlant un érotisme survolté et une fiction politico-militaire.

Depuis l'âge de 9 ans, Campiro vit donc seul avec sa mère dans le hameau de Rijalbo, et a repris le métier du père supposé péri en mer, pêcheur. Aucune nouvelle n'est venue d'Amérique. Au retour de la pêche, la camionnette de Maximiano vient charger les deux caisses pleines de rascasses recouvertes de toile trempée, et emmène au village paysan de Masilva, par une cahoteuse piste de lave et de terre, le pêcheur et ses prises. Ils arrivent au soir, Campiro dispose le poisson dans une charrette, sur un lit d'algues, et parcourt les rues du village. Les enfants s'agglutinent, les mères accourent et achètent. Et puis, levant les yeux entre deux pesées, Campiro aperçoit Claudina à sa fenêtre. Et c'est le coup de foudre. Elle ne veut pas de poisson, mais il insiste pour lui en offrir. Elle accepte, sa sœur appelée apporte un plat de l'intérieur. Celedonia Jesus la rousse apparaît, et c'est le même coup de foudre. Campiro, comme fou, sent un abîme béant s'ouvrir en lui.

Campiro épousera plus tard Claudina. Quant à Celedonia, sa nymphomanie illimitée ne se contente pas d'un seul homme, ni d'une seule perversion. Même au sein de son foyer, Campiro ne peut oublier les attraits provocants de Celedonia. Il l'épie et découvre qu'elle est la maîtresse d'un ingénieur allemand qui se présente comme généticien. Il découvre aussi qu'il s'agit d'un officier allemand de Trèves, Hans Marcus Mull, venu sur l'île avec la bénédiction du Caudillo pour y abriter deux sous-marins, si bien cachés dans un chenal étroit qu'ils seront irrepérables par des avions ou des radars américains, en cette année 1943 où le vent de la Seconde Guerre mondiale est en train de tourner. Par parenthèse, les antifranquistes réussiront à faire sauter ces deux sous-marins avec de vieux canons et de la dynamite.

Fiction politique: Franco aurait cédé au Reich des espaces d'entraînement en Sierra Leone – aujourd'hui Sahara occidental, administré par le Maroc et revendiqué par le Front Polisario. Le racisme y règne à l'égard des indigènes, avec camp de concentration et fours crématoires. Aux commandes d'un stuka, Mull, fanatisé par l'idéologie nazie, fait la navette entre ces lieux et l'île de fer. Il est follement épris de Celedonia. Le jour où Campiro cède à ses démons, viole et tue Celedonia dans une grotte, Mull fou de détresse charge le cadavre sur son avion, prend de l'altitude et s'écrase en piqué sur la maison où il logeait.

Comme dans L'Année de la sécheresse, la chronologie est presque absente, ce qui déconcerte parfois, car il y a des retours en arrière. Ce roman est plein comme un œuf: on y trouve aussi des vaches folles, des abeilles venimeuses arrivées d'Afrique avec des immigrants, et, bien sûr, d'innombrables lézards qui forment comme une peau sur la terre, ou plutôt un palimpseste où l'on croit lire des lettres. Dense et paroxystique, en symbiose comme le précédent avec des vies frustes et misérables, il donne leurs lettres de noblesse et leur légende aux Canaries de jadis, bien avant les charters et le tourisme de masse pour lequel il existe aujourd'hui un «Parador de El Hierro»!