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Sur les pas de Candolle, l’infatigable jardinier de Genève

Fondateur du jardin botanique de Genève, qui fête cette année ses deux cents ans, Augustin-Pyramus de Candolle est aussi l’auteur d’une mémorable encyclopédie végétale. Un ouvrage rend hommage à ce savant hyperactif et déterminé

Au printemps 1818, Augustin-Pyramus de Candolle est bien affairé. Aidé d’un jardinier et de quelques bénévoles, le botaniste âgé de 40 ans veille à la croissance de quelque 3000 espèces de plantes dans «son» jardin, inauguré quelques mois plus tôt entre les murailles des Bastions à Genève. «Je passe tout mon temps depuis un mois à semer, à planter, enfin à presser tantôt les hommes et tantôt les choses pour arriver à organiser cet établissement qui par sa position et sa nature est susceptible de faire honneur à notre pays», relate dans une lettre à un ami celui que Balzac surnommait «le souverain pontife des plantes».

Fondateur du jardin botanique de Genève, qui rejoindra en 1904 son emplacement actuel près du Palais des Nations, Candolle est également l’auteur d’une formidable encyclopédie du monde végétal, dont il aurait décrit quelque 6000 espèces. Théoricien pointilleux de la botanique, c’est aussi un expérimentateur curieux, capable de se priver de sommeil pendant plusieurs nuits pour étudier l’effet de la lumière sur les plantes.

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Homme du monde et travailleur acharné, ce personnage aux multiples facettes méritait bien le bel ouvrage, riche en documents inédits, que lui consacrent aujourd’hui trois chercheurs des Conservatoire et jardin botanique de Genève (CJBG), à l’occasion des 200 ans de cette institution.

Le «Prodromus», entreprise démesurée

«Héritier des Lumières par sa vie nomade et ses recherches, Candolle incarne le savant-citoyen du XIXe siècle, aimé du peuple et impliqué dans la vie publique», estime Patrick Bungener des CJBG, l’un des auteurs. De fait, l’existence du botaniste a été fortement marquée par les événements politiques qui ont agité son époque. Né à Genève en 1778, il est envoyé à Paris dès ses 18 ans par ses parents, après la Révolution genevoise de 1792. Une chance pour le jeune Augustin-Pyramus qui côtoie dans la capitale française les plus grands savants de son temps, notamment Cuvier et Lamarck. Dès 1799, il publie son premier ouvrage à succès, L’Histoire des plantes grasses, en collaboration avec le peintre de renom Pierre-Joseph Redouté.

Echouant à plusieurs reprises à se faire élire à l’Institut de France, il part en 1808 pour Montpellier où il est chargé de la direction du Jardin des plantes. «Mais Candolle était très attaché à sa terre natale et son souhait d’y revenir pour fonder un jardin botanique apparaît fréquemment dans ses lettres, en particulier après la fin de l’annexion de Genève à la France en 1813», souligne Pierre Mattille des CJBG. Le retour du botaniste dans la Cité de Calvin trois années plus tard est précipité par la chute de Napoléon. Il consacre alors son énergie à la réalisation du jardin, malgré un contexte difficile, la ville traversant une période de disette et de chômage.

L’œuvre scientifique de Candolle est surtout connue pour son Prodromus, entreprise démesurée de description de l’ensemble des végétaux connus, qu’il désespère de ne pouvoir terminer avant la fin de sa vie. L’ouvrage qui comptera en tout 17 volumes et plus de 13 000 pages sera effectivement poursuivi par ses descendants. Sur quatre générations, les Candolle ont aussi constitué un herbier riche de 400 000 plantes séchées, dont de nombreux spécimens «type», qui ont servi à décrire de nouvelles espèces et qui constituent toujours une référence internationale.

Fondateur de la biogéographie

Outre son travail d’inventaire, le savant s’est attaché à développer les fondements scientifiques de sa discipline, la botanique. «Il est l’inventeur du mot «taxonomie», soit la science qui recouvre la description et la classification du monde végétal. Il a par ailleurs édicté des règles pour nommer les plantes qui continuent d’être utilisées aujourd’hui», relève Martin W. Callmander des CJBG. Le Genevois est par ailleurs considéré comme l’un des fondateurs de la biogéographie, l’étude de la répartition des espèces vivantes sur Terre. Touche-à-tout – pourvu que cela concerne le monde végétal – Candolle s’est aussi intéressé à la rotation des cultures, à la sensibilité des plantes, au parasitisme du gui ou encore à la nutrition des lichens…

Un parcours hors du commun qui s’éclaire à la lecture des extraits de correspondances parsemant le récent ouvrage. Alors qu’il est âgé d’à peine 23 ans, Augustin-Pyramus livre ainsi à son père les ressorts de son infatigable détermination, qui résonnent aussi a posteriori comme des maximes de vie: «Je connais trois passions […] indispensables à l’homme qui se destine à avancer les sciences; la plus importante est la curiosité mobile des découvertes; la seconde est l’amour de la gloire […] car sans ce mobile personne ne se donnerait la peine de publier des découvertes […]. Je crois même que l’entêtement n’est point inutile parce qu’il est rare qu’en suivant une route avec acharnement on n’arrive pas enfin à quelque chose.»

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«Augustin-Pyramus de Candolle: une passion, un jardin», Patrick Bungener, Pierre Mattille, Martin W. Callmander, Editions Favre & CJBG, 255 pages

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