Quel ménage! L'équipe du directeur artistique Thierry Frémaux a annihilé, jeudi en conférence de presse, presque tous les fantasmes qui anticipaient la 59e édition du Festival de Cannes. La rumeur galopait autour d'une liste de noms à donner le tournis même aux moins cinéphiles: David Lynch, Paul Verhoeven, Milos Forman, Nicolas Philibert, Emir Kusturica, Mohsen Makhmalbaf, Hirokazu Kore-Eda, Idrissa Ouedraogo, Kenneth Branagh, Stephen Frears, Woody Allen, Brian De Palma, Steven Soderbergh, Clint Eastwood, Robert Guédiguian et même Francis Ford Coppola pour un come-back événement.

Dans les faits, tous ont un film potentiellement terminé et qui doit sortir dans l'année. Pourtant, aucun ne sera sur la Croisette. Projets à bout touchant mais encore en montage, frilosité de leurs producteurs, etc.: les raisons de leur absence sont multiples et feront sans doute énormément jaser du 17 au 28 mai. Y compris les directeurs des festivals à suivre (Locarno en août, Venise, Toronto et San Sebastian en septembre) qui doivent se frotter les mains.

Au contraire de l'an dernier, où Cannes avait mobilisé tous les grands noms, le cru 2006 limite le nombre d'habitués. Pedro Almodovar, Nanni Moretti, Aki Kaurismäki, Ken Loach, Nicole Garcia ou Bruno Dumont seront cette fois une minorité d'anciens combattants parmi les 20 cinéastes de la compétition officielle. Même cure de jouvence dans la section Un Certain Regard où l'Italien Marco Bellocchio, l'Australien Rolf de Heer, le Français Patrick Grandperret (avec Meurtrières, scénario inachevé de Maurice Pialat) feront figures de vieux de la vieille.

Face à eux tous, deux mouvements. D'un côté, la génération montante, franchement écrasante, que mène la reine Sofia (Coppola): dans son sillage, le Belge Lucas Belvaux, le Turc Nuri Bilge Ceylan, le Mexicain Alejandro Gonzalez Inarritu, l'Américain Richard Linklater (présent dans les deux sections!) ou le Français Xavier Giannoli montent les marches comme on monte au front, avec l'intention de bousculer les anciens. Et puis, dans l'ombre du Mexicain Guillermo del Toro, fou de fantastique qui s'est illustré aussi bien avec Blade 2 qu'avec L'Echine du diable ou Hellboy, débarque un aréopage de jeunes perturbateurs bien décidés à s'insinuer dans l'histoire du cinéma. Au premier rang, l'Américain Richard Kelly, cadet de la compétition d'à peine 30 ans et auteur du film qui excite déjà Internet au-delà de tout: Southland Tales, portrait d'une Amérique futuriste et deuxième réalisation après son cultissime Donny Darko.

Avec une forte présence chinoise (honneur au président du jury Wong Kar-Wai) et surtout des pays de l'Europe de l'Est, Cannes 2006 promet par ailleurs d'explorer des thèmes plutôt rares sur la Croisette. A commencer par le futur du monde et les inquiétudes sur l'avenir évoqués par Kelly, del Toro, Inarritu et même Sofia Coppola, puisque sa Marie-Antoinette, l'événement le plus in de cette édition, plonge dans les doutes de la jeune reine adolescente.

Et la Suisse dans tout ça? «La Suisse, affirme le dossier du Festival publié jeudi, n'est pas le pays tranquille que nos clichés nous dessinent, les douces montagnes et les villes opulentes sont apparemment propices aux délires amoureux, policiers, et autres; rien ni personne ne reste calme dans ces trois longs métrages et ces neuf courts.» Des films, dont Garçon stupide du Lausannois Lionel Baier, qui seront effectivement projetés le 23 mai, dans le cadre d'une journée dédiée au cinéma helvétique. L'opération «Tous les cinémas du monde» consacre les neuf autres jours d'autres pays, comme la Russie ou Israël. Une sous-section plus que parallèle, donc, et qui n'est pas soumise au verdict de la Palme d'or. Bredouille cette année encore? Pas sûr: dans la compétition des courts métrages, Claude Barras et Cédric Louis ont réussi à placer leur film d'animation romand Banquise parmi les dix films susceptibles de recevoir une Palme!