Cinéma

A Cannes, Cate Blanchett en majesté

Du «Seigneur des anneaux» à «Blue Jasmine», en reine, en déesse ou en Bob Dylan, elle embrase le paysage cinématographique. L'actrice australienne va illuminer le 71e Festival de Cannes, dont elle préside le jury

C’est en 1998 que nous avons succombé à la grâce de Cate Blanchett, dans Elizabeth, de Shekhar Kapur. Elle nous a foudroyés de sa rousseur, de sa vivacité, de sa malice, et par sa façon de montrer que le pouvoir et la mort vont de pair, que l’or de la puissance masque l’ombre grandissante du tombeau. Ces ambiguïtés participent du génie de la comédienne, qui a pour devise ce trait d’esprit: «Si vous savez que vous allez tomber, alors tombez glorieusement.»

Trois ans plus tard, elle illumine Le seigneur des anneaux dans le rôle de Galadriel, la reine des elfes. D’une beauté sélénite, elle glisse dans sa robe aux reflets de nacre. Son regard limpide empli de tendresse se charge de noirceur. Cette figure maternelle se mue en déesse infernale, feulant: «A la place d’un Seigneur des ténèbres, vous aurez une Reine, non pas ténébreuse, mais aussi belle et terrible que l’aurore, traître comme la mer, plus solide que les fondations de la Terre! Tous m’aimeront et désespéreront!» Elle est sublime, émouvante et terrifiante, et nous sommes tous des nains face à elle, tel Gimli serrant sur son cœur velu les trois cheveux d’or que la Dame de Lorien lui a offerts…

Par-delà sa beauté diaphane, ses yeux d’aigue-marine, sa silhouette élancée et sa voix sensuelle, Catherine Elise Blanchett dégage une intensité dramatique exceptionnelle. Peut-être parce qu’elle a été formée au théâtre classique, qu’elle a abordé le métier par le biais de Tchekhov ou de Shakespeare. Elle a aussi beaucoup travaillé Electre et pense que «lorsqu’on va au plus profond de ces partitions de l’Antiquité grecque, on est ensuite armés pour la vie».

«Grand arbre en fleur»

Née en 1969 dans la banlieue de Melbourne, Catherine Elise Blanchett étudie l’économie et les beaux-arts avant de bifurquer sur l’Institut national d’art dramatique de Sydney dont elle sort diplômée en 1992. Le théâtre garde une «place fondatrice» au cœur de sa vie; «c’est le lieu où on se reprend, l’on se concentre». Avec son mari, l’écrivain et scénariste Andrew Upton, dont elle a eu trois fils et une fille adoptive, elle codirige la Sydney Theatre Company, l’une des institutions les plus importantes d’Australie.

Le cinéma lui permet d’aborder des personnages moins pesants que les figures tragiques de la mythologie grecque. Après quelques films australiens, elle accède à la reconnaissance internationale avec Elizabeth, puis donne la réplique à Matt Damon et Jude Law dans Le talentueux M. Ripley.
Elle excelle dans les clairs-obscurs. Les vers que Tolkien met dans la bouche d’un humble Hobbit pour célébrer Galadriel s’appliquent à l’actrice australienne: «Ah, qu’elle est belle! Parfois comme un grand arbre en fleur, parfois comme un bois-gentil, mince et menu. Dure comme le diamant, douce comme le clair de lune…»

A l’aise dans les films hollywoodiens comme dans les productions indépendantes, Cate Blanchett est buveuse de thé dans Coffee and Cigarettes de Jarmusch, journaliste enceinte dans La vie aquatique de Wes Anderson, Katharine Hepburn dans Aviator (qui lui vaut un Oscar du second rôle), Marianne dans Robin des Bois, marâtre dans Cendrillon. Elle joue dans Babel d’Alejandro Gonzales Iñarritu, dans L’étrange histoire de Benjamin Button de David Fincher, dans Knight of Cups et Song to Song de Terrence Malick. Blonde, brune ou rousse, toujours Cate Blanchett fait la différence et brouille les pistes. La vraie couleur de ses cheveux? «C’est un des plus grands mystères du monde. Je ne peux pas répondre à cette question. Je pense être vaguement blonde. Pour être tout à fait franche, je n’en sais rien.»

Jasmine et Carol

Dans sa filmographie haut de gamme, certains personnages se détachent. Des super-méchantes comme Irina Spalko, l’agente du KGB qui donne du fil à retordre à Indiana Jones dans Le royaume du crâne de cristal, ou Hela, la déesse de la mort qui casse le marteau de son frérot Thor dans Ragnarok. Plus stupéfiant, elle incarne Bob Dylan dans I’m Not There, l’essai biographique de Todd Haynes, «exprimant l’étrangeté et l’androgynie scandaleuses» du petit prophète au mitan de la décennie qui a renversé l’ancien monde.

En 2013, Woody Allen lui confie un de ses plus beaux rôles dans Blue Jasmine. Après l’incarcération de son escroc de mari, une riche New-Yorkaise se retrouve sans le sou. Elle cherche asile auprès de sa sœur à San Francisco. Jasmine vit en marge de la réalité, méprise les pauvres, se soigne à l’alcool et aux médicaments. Elle rêve d’un mariage d’argent qui la ramènerait au sommet de l’échelle sociale. Elle fait le vide autour d’elle et finit sur un banc à parler toute seule. Cate Blanchett atteint au sommet de son art en donnant vie à cette perdante désagréable – et remporte l’Oscar de la meilleure actrice.

Elle retrouve Todd Haynes en 2015, pour Carol. Insatisfaite dans son mariage, une grande bourgeoise a le coup de foudre pour Therese, une petite vendeuse au rayon jouets d’un grand magasin. Cette amitié particulière fait scandale dans les prudes années 50. Portant la fourrure avec une grâce infinie, se mouvant avec des langueurs capiteuses, Cate Blanchett est fascinante. Lorsqu’elle défait son peignoir, les spectateurs des deux sexes défaillent…

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Présidente engagée

Cate Blanchett a son anniversaire le 14 mai. Elle observe qu’elle est morte plusieurs fois ce jour-là – devant la caméra. Sur le tournage de Veronica Guerin, elle était couverte de sang en entrant dans sa loge pour souffler les bougies. A Cannes, lundi prochain, elle sera sans doute couverte de fleurs et d’honneur, car elle préside le jury. Elle est seulement la douzième femme, en 71 éditions, à qui cet honneur échoit.

La direction promet une «présidente engagée, une femme passionnée et une spectatrice généreuse». Elle arrive armée de solides convictions. Avec Reese Witherspoon, Meryl Streep et 300 autres personnalités du cinéma, elle a lancé en janvier Time’s Up, une initiative pour lutter concrètement contre le harcèlement sexuel à Hollywood – et ailleurs. L’an dernier, elle a été choquée de voir que Jane Campion était l’unique femme palmée d’or sur la photo des 70 ans du festival. Elle aimerait attribuer le prix suprême à une réalisatrice. Mais sur les 21 films en Compétition officielle, seuls trois ont été faits par des femmes…

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Dans une longue interview accordée à Variety, Cate Blanchett reconnaît qu’elle a eu des problèmes avec Harvey Weinstein, comme beaucoup d’autres. Figure majestueuse du féminisme, elle ne ménage aucun mufle priapique. Au moment où Trump accède à la présidence, sur la chaîne NBC, elle sort un chewing-gum de sa bouche, le pose sur la table et modèle un pénis en expliquant: «Le phallus semble un symbole approprié à ce pays actuellement – avec de petites couilles.»

En 2015, elle était très heureuse de jouer dans The Present, l’adaptation qu'Andrew Upton a faite du Platonov de Tchekhov. Comme, entre autres dons, elle a reçu celui de l’humour, l’actrice reconnaissait avoir couché avec son mari «pendant vingt ans pour avoir le rôle. La promotion canapé se porte toujours bien».

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