Le jury du 74e Festival de Cannes 2021 a rendu son verdict ce samedi soir, et le moins que l'on puisse dire est que son choix va animer les débats. Cette tenue du Festival, décalée par rapport à son habituelle tranche du mois de mai, a eu plusieurs aspects particuliers: la joie des retrouvailles sur la Croisette après le temps mort de 2020, la satisfaction d’une édition réussie malgré les contraintes sanitaires, une sélection presque unanimement jugée de qualité. Et copieuse: 24 films concouraient pour la palme suprême.

Alors qu'en 2019, Parasite, de Bong Joon-ho, s'était imposé de manière assez évidente, la décision finale du jury 2021, présidé par Spike Lee, a alimenté de nombreux pronostics aussi divergents les uns que les autres. Le chroniqueur du Temps a plaidé pour La Fièvre de Petrov, de Kirill Serebrennikov, en premier rang, et Un Héros, d'Asghar Farhad, au Grand prix.


La Palme d'or: le cas «Titane»

Le jury 2021 a choisi l'effet choc. «Choc» est le terme le plus souvent employé pour décrire le long métrage de Julia Ducournau, Titane, qui rafle la Palme d'or. Il ne figurait pas parmi les pronostics les plus partagés.

L’œuvre est troublante, difficile à résumer, contant les meurtres d'une jeune femme marquée par un accident de voiture, le trauma original – il y aurait du Crash, de David Cronenberg d'après J. G. Ballard, dans l'ADN de Titane. La projection du film a donné lieu à une vingtaine d'évacuations en raison de malaises, façonnant d'emblée une légende pour l’œuvre.

Autant le dire, le chroniqueur du Temps n'a pas aimé Titane, film qui «suinte la vaine prétention», durant lequel «le spectateur se voit en outre régulièrement forcé de détourner le regard, ce qui est une conception du cinéma discutable».

Julia Ducournau avait auparavant réalisé Grave, déjà passablement dérangeant puisque les cinéphiles y suivaient une femme dégoûtée par la viande devenant cannibale. Le long métrage avait été présenté au Festival du film fantastique de Neuchâtel en 2017.

Julia Ducournau était la benjamine des cinéastes de la compétition cannoise. Elle est la deuxième femme à recevoir la Palme d'or, après Jane Campion, il y a 28 ans.


Le déroulement de la remise des prix

La cérémonie a commencé par un léger couac: Spike Lee a voulu décerner immédiatement la Palme d'or. Doria Tillier, qui animait la cérémonie, l'a remis à l'ordre protocolaire.

La remise des prix a ainsi commencé par celui d'interprétation masculine: c'est Caleb Landry Jones, dans Nitram, qui l'emporte.

A propos de l'acteur, nous écrivions récemment: «Dans le rôle de Martin Bryant [tueur de masse d'un événement marquant de l'histoire australienne], Caleb Landry Jones est excellent. Le nom de l’acteur et musicien américain (son album The Mother Stone, sorti l’an dernier, est une merveille de pop baroque et déglinguée) sera certainement sur la table lorsque le jury évoquera le Prix d’interprétation masculin.»

A suivi le Prix du jury ex-aequo, partagé entre Le Genou d'Ahed, de Nadav Lapid, et Memoria, d'Apichatpong Weerasethakul.

Etape suivante de cette remise joyeusement foutraque dans son déroulement, le Prix d'interprétation féminine: Renate Reinsve en est couronnée, pour sa prestation dans le film norvégien Julie (en 12 chapitres), de Joachim Trier, long métrage que notre chroniqueur n'a pas pleinement goûté.

Le Prix du scénario, la récompense des scénaristes, revient au cinéaste Ryūsuke Hamaguchi, qui adapte une nouvelle de Haruki Murakami avec le coscénariste Takamasa Oe, et qui réalise aussi le film, Drive My Car.

Le Prix de la mise en scène, No 3 des honneurs cannois, sacre Leos Carax pour Annette. Le cinéaste n'est pas présent pour recevoir son film en raison d'un «problème de dents», est-il indiqué. C'est le premier prix sur la Croisette pour celui qui a longtemps été désigné comme l'enfant terrible du cinéma français.

Le Grand prix du jury, deuxième couronne, est à nouveau partagé: il va à Asghar Farhadi pour Un Héros et à Juho Kuosmanen pour Compartiment No.6.

Et donc, la Palme d'or, qui arrive quand même à la fin de la cérémonie mais au terme d'un dernier petit chaos – le président a été tenté de l'annoncer lui-même, à la place de Sharon Stone –, est posée sur la tête de la singulière Julia Ducournau pour Titane.

Elle a notamment déclaré: «Quand j'étais petite, je regardais cette cérémonie avec mes parents. Je pensais que les films couronnés par la Palme d'or devait être parfaits. Maintenant je sais qu'aucun film n'est parfait.» Elle a défendu à travers son œuvre un film «inclusif», et a lancé: «Merci au jury de laisser entrer les monstres.»


Comme annoncé auparavant, une Palme d'honneur a été remise à Marco Bellocchio.

La Palme d'or du court métrage, décernée par un jury dédié, est revenue à All Crowds in the World, de la Hongkongaise Tang Yi.

La Caméra d'or, qui consacre un premier long métrage et qui est également préparée par un jury spécial présidé cette année par Mélanie Thierry, a été accordée au film Murina, de la Croate Antoneta Alamat Kusijanovic.


Le jury

Le jury était composé de Tahar Rahim, Jessica Hausner, Kleber Mendonca Filho, Maggie Gyllenhaal, Mylène Farmer, Mélanie Laurent, Kang-Ho Song, Mati Diop. Il était donc présidé par Spike Lee.

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