«Terne». C’est l’adjectif qui revient pour qualifier la 70e édition du Festival de Cannes. Terne… Rares sont les films en compétition à avoir brisé les digues de l’émotion. Peut-être ce manque d’éclat est-il le résultat d’un coup de mou saisonnier. Peut-être est-il symptôme d’un mal plus profond, susceptible de ringardiser le prestigieux septuagénaire…

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Significativement, la polémique qui a secoué le festival n’est pas liée au contenu des films, mais à la technologie. En avril déjà, Pierre Lescure, président du Festival de Cannes, et Thierry Frémaux, délégué général, étaient interpellés à propos de la présence en compétition d’Okja, de Bong Joon-ho, et de The Meyerowitz Stories, de Noah Baumbach, deux films produits par Netflix qui ne seront pas montrés dans les salles françaises comme le stipule le règlement de la manifestation. La controverse prend des allures de nouvelle querelle des anciens et des modernes. Pedro Almodovar, président du jury, laisse entendre qu’il est réticent à palmer d’or un film exclu de sortie en salles. Cet ostracisme préliminaire fait aussitôt réagir le juré Will Smith: «Netflix n’empêche pas les jeunes d’aller voir les films en salles.»

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Les temps changent

Oui, l’expérience de la salle qui prévaut depuis 1895 est unique. Emotion collective, sacralisation des acteurs… Mais les temps changent, et ils changent vite. Les enfants de l’an 2000 butinent des images sur toutes leurs prothèses électroniques.

De passage au festival, Jeffrey Katzenberg parle d’avenir. L’homme qui a redressé la barre de Disney, puis fondé Dreamworks, se lance dans un nouveau défi industriel, WndrCo, une société de médias numériques et d’investissement technologique. «Il s’agit de réinventer le storytelling, explique le nabab à Technikart. La narration d’aujourd’hui s’appuie encore sur des stéréotypes créés par la télé dans les années 50. […] La dernière décennie a vu apparaître de nouveaux modes de consommation à cause de l’apparition du smartphone et du format court. J’aimerais être capable de fournir à ces nouveaux modes de consommation des histoires de qualité, dans tous les formats (drames, sitcoms, comédies, sport, télé-réalité…) Un nouveau départ pour le divertissement. De l’écriture à la production.»

Péril en la demeure

Drapé dans sa dignité cinéphile, le festival s’était juré de ne jamais se compromettre avec la télévision. Il a finalement souscrit à l’innovation en projetant cette année deux séries télévisées de qualité, Top of the Lake: China Girl, de Jane Campion, et deux épisodes du mythique Twin Peaks, de David Lynch. Il a aussi invité Alejandro Gonzalez Iñarritu (Le Revenant) à présenter dans un hangar d’aéroport Carne y Arena. Un court-métrage de six minutes qui se découvre sous un casque de réalité virtuelle et plonge le spectateur dans l’enfer de l’immigration clandestine.

Malgré ses concessions aux mutations de l’image animée, le raout méditerranéen semble se recroqueviller sur sa légende et des principes en voie de péremption. Il souffle ses 70 bougies en compagnie de ses fidèles stars, la grande famille du cinéma français, des cousins d’Amérique et quelques déshérités. L’émouvante réunion fait penser à un cliché des voyageurs de 1re sur le pont du Titanic

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Le festival évoque une modification de son règlement pour exiger que chaque film montré à Cannes soit diffusé dans les salles françaises. L’idée perpétue une forme de protectionnisme obsolète, lié au soutien financier des distributeurs français à la manifestation cannoise. Ces arrangements d’un autre temps ne pèsent pas lourd face aux géants de l’économie globalisée.

Il y a péril en la demeure. Pierre Lescure en a-t-il conscience? Cofondateur de Canal+, le président du Festival de Cannes a accompli de grandes choses. Mais la chaîne cryptée, qui a déserté la Croisette, n’est plus que l’ombre d’elle-même. Et Lescure fait tous les soirs l’amuseur sur France 5, passant la pommade aux ringards de la comédie boulevardière…

Etat de guerre

Bong Joon-ho dit haut et fort que Netflix a été un producteur idéal, puisqu’il a disposé d’une totale liberté. Et Okja est formidable. Que se passera-t-il l’an prochain avec The Irishman, le nouveau film de Martin Scorsese, réunissant Robert De Niro et Al Pacino, produit par Netflix? Thierry Frémaux dira «Oh non, pas de cette cochonnerie sur notre tapis rouge»? L’enjeu pour le festival est de trouver un modèle économique auquel participeraient les maîtres californiens de la disruption.

Parce que Cannes coûte cher, toujours plus cher. La menace terroriste implique un renforcement constant des mesures sécuritaires. L’armée patrouille mitraillette en bandoulière. Des portiques d’aéroport sont installés devant chaque salle. L’état de guerre s’avère préjudiciable à l’esprit festivalier.

Les films se voient dans une relative indifférence. Au moment où les spectateurs pressentent le générique de fin, la lumière bleue d’un millier de téléphones crève l’obscurité tandis que leurs esclaves quittent la salle en trombe. L’intérêt des professionnels du cinéma se focalise sur l’écran intime bien plus que sur celui autrefois dévolu au rêve. Alors, à quoi bon venir encore à Cannes et passer cinq fois par jour au détecteur de métal quand on peut consommer des produits Netflix dans le creux de sa main, tout en checkant ses mails?


Derrière le glamour, l'importance accordée à la relève

Le festival permet chaque année à de jeunes talents d'émerger. Cette 70e édition a vu vingt-cinq premiers films concourir pour la Caméra d'or

L'édition 2017 du Festival de Cannes était celle du 70e. La photo de famille réunissant d'anciens lauréats de la Palme d'or donne le vertige. On y voit le gotha du cinéma mondial, symbole de la puissance d'un festival qui reste le plus important au monde, tout se doit pour sa pérennité  de prendre en compte les profondes mutations qu'on observe dans l'industrie du cinéma. Une autre photo aurait pu être intéressante: celle qui réunirait les cinéastes ayant reçu la Caméra d'or, récompense créée en 1978 pour saluer le meilleur premier film du festival, toutes sections confondues (en et hors compétition, Un Certain regard, Quinzaine des réalisateurs, Semaine de la critique).

Jim Jarmush, Mira Nair, Jaco Va Dormael, John Turturro, Pascale Ferran, Jafar Panahi, Naomi Kawase, Miranda July ou encore Steve McQueen: la liste des récipiendaires de la Caméra d'or est belle et internationale. Si cette année la presse a été unanime à considérer la compétition comme relativement faible, le jury de la Caméra d'or a de son côté dû départager vingt-cinq premiers films, preuve irréfutable de l'importance accordée à la relève. Membre dudit jury, Michel Merkt abonde: «C'est un magnifique message à ceux qui reprochent aux sélectionneurs d'inviter toujours les mêmes.» Le producteur genevois explique avoir été «secoué, ébouriffé, parfois un peu déçu, mais toujours avec l'envie et l'espoir d'assister à la naissance d'un nouveau talent.» Ces vingt-cinq premières œuvres l'on sorti de sa zone de confort, lui qui travaille avec de grands noms comme Paul Verhoeven David Cronenberg ou Xavier Dolan. Il ressort «heureux et ému» de cette expérience.

Grande interview de Michel Merkt: «J'ai la passion des histoires, pas de l'argent»

Montrer un premier film à Cannes, c'est une reconnaissance énorme. Plusieurs des jeunes cinéastes découverts cette année auront prochainement leur place en compétition, assure Michel Merkt. Reste cette réalité, cruelle: financer un film semble de plus en plus difficile. De nombreux auteurs qu'on imagine pourtant établis et donc intouchables peinent à obtenir le financement nécessaire au développement de leur projet, à l'image de Martin Scorsese, qui a mis des années avant d'achever Silence, sorti en début d'année, et va désormais travailler avec la plateforme Netflix. Parmi la relève, combien de talents prometteurs pourront réaliser un deuxième long métrage, puis un troisième? La question est cruciale et le Festival de Cannes, dans son arrière boutique, derrière cette vitrine qu'est le tapis rouge et les stars, s'en préoccupe. (Stéphane Gobbo)


Article modifié le 28 mai 2017 à 20h42: Ajout du complément.