«Que le canton du Jura n'ait pas de salle de théâtre digne de ce nom, c'est une aberration!» Philippe Morand, homme de théâtre d'origine jurassienne, aujourd'hui directeur du Poche à Genève, a souvent eu l'occasion de s'indigner ces dernières années. Et voilà, surprise, que le canton du Jura reprend ces jours l'initiative: il pourrait se porter candidat à l'achat d'une des salles de théâtre mobiles construites à l'occasion d'Expo.02, comme le révélait mardi le Quotidien Jurassien. «Nous avons approché la direction d'Expo.02, elle est d'accord sur le principe, mais nous en sommes encore au stade des discussions», expliquait au Temps Yves Petignat, l'un des instigateurs du projet et porte-parole de l'Etat jurassien. Laurent Paoliello, porte-parole d'Expo.02 confirme: «Le canton du Jura est le premier à se dire clairement intéressé par l'achat d'une de ces salles destinées dans un premier temps aux arteplages.»

Un théâtre à Delémont ou à Porrentruy, le projet n'est pas inédit. Mais il prend aujourd'hui une résonance nouvelle au moment où les politiques réfléchissent au développement du canton. «Une telle construction est un enjeu de taille, alors qu'on cherche à développer le canton du point de vue démographique et économique, rappelle Yves Petignat. Un projet comme «Pays ouvert» vise à augmenter la population de 10 000 habitants. Une activité culturelle intense peut nous aider, entre autres, à atteindre cet objectif et à retenir nos jeunes.» L'obstacle majeur, c'est bien sûr celui du prix. Il y a quelques années, on a par exemple parlé de la transformation d'une ancienne usine de Delémont en scène polyvalente. Mais on y a renoncé pour des raisons financières essentiellement. L'avantage d'Expo.02 est sans doute là: il pourrait fournir un théâtre à un prix défiant toute concurrence, estimé entre 5 et 8 millions, loin des 20 millions parfois évoqués. Le principe d'un tel achat? Le canton du Jura se porterait acquéreur d'un des théâtres mobiles, dont il cofinancerait la construction avec Expo.02. «C'est un des concepts forts de la manifestation, explique Laurent Paoliello. Les constructions et leurs matériaux doivent être réutilisés ailleurs après l'événement.»

Le canton du Jura fera-t-il le pas? Une décision devrait être prise cet automne déjà, pour assurer à temps le financement des constructions. Mais quelle que soit la décision finale, ces contacts entre Expo.02 et le canton rappellent combien la scène théâtrale de la région est vivante. Les fameuses tournées du Théâtre populaire romand cher à Charles Joris dans les années 70 ont fait beaucoup pour stimuler la scène amateur. La coordination théâtrale de l'Association jurassienne d'action culturelle (AJAC) animée avec passion par Germain Meyer poursuit cette entreprise depuis une dizaine d'années, dans les classes notamment. Mieux: grâce à ce même Germain Meyer, une maturité cantonale à option théâtre, unique en son genre, a vu le jour en 1994. Ces graines de théâtre portent depuis longtemps de beaux fruits: on ne compte plus les acteurs talentueux, de Philippe Morand à Hélène Cattin, en passant par Juan Antonio Crespillo ou Shin Iglesias, faisant le bonheur des spectateurs à Lausanne, Genève ou Neuchâtel.

«Pas de doute, notre région produit beaucoup de talents, note Jacqueline Steiner, une des principales animatrices de l'AJAC. Mais en l'état, ils sont obligés de s'exiler, parce que personne ne vient les voir ici. Nous avons un immense problème de diffusion.» Pour remédier à ce défaut, Germain Meyer a décidé de prendre le taureau par les cornes. Le metteur en scène, qui est aussi professeur de théâtre au Lycée de Porrentruy, ne se contente pas de monter Table d'hôte, d'après des «dramolets» de Robert Walser (voir ci-dessous) avec des professionnels du coin: il promènera ensuite pendant six semaines ce spectacle dans une dizaine de lieux de l'Arc jurassien. «L'un de nos objectifs avec la coordination théâtre, c'est de produire sur six ans une création tous les deux ans. Et ce aussi longtemps qu'il n'y aura pas de salle équipée et de moyens pour la faire fonctionner. L'idée, c'est de montrer notre potentiel artistique et de contrecarrer la marginalisation dont nous sommes les victimes.»

Table d'hôte, de Robert Walser, Moutier, Hôtel suisse. Du 25 au 27 août à 20 h 30, puis Boncourt, le 29 août, etc. (rés. au 079/256 44 84, rens. au 032/493 36 18).