Riviera

Le canton de Vaud veut croire au musée Chaplin

Canton et communes accordent un prêt de 10 millions. Vieux de plus de dix ans, le projet de Corsier pourrait sortir de sa paralysie

Le Manoir de Ban lui-même semble désespérer. A Corsier, au-dessus de Vevey, la maison craquelle par les petites crevasses des façades, semble pleurer des fissures sur les tapisseries de ses salons. Voilà plus de dix ans que les concepteurs du musée Chaplin, dit «Chaplin’s World», promettent la création d’un espace à la mémoire du cinéaste, décédé ici en 1977, après y avoir vécu vingt-cinq ans. L’annonce, ce lundi, d’un appui des collectivités publiques va-t-elle enfin débloquer le projet? Michael Chaplin, le fils aîné, ainsi que l’architecte Philippe Meylan, l’un des porteurs de l’idée, veulent y croire. Toutefois, le second prévient: «Je ne donne plus de date d’ouverture…» La première prédiction d’inauguration était pour 2005.

Le Conseil d’Etat accorde un prêt sans intérêt de 10 millions de francs, pour vingt-cinq ans. De fait, la somme est garantie à hauteur de 8 millions par les communes concernées, Corsier-sur-Vevey, Vevey et Montreux. Parce que l’ambition du «Chaplin’s World», selon le conseiller d’Etat à l’Economie Philippe Leuba, «bénéficiera à l’ensemble de l’économie touristique vaudoise». Ce sera «un outil important pour notre palette d’offres aux tour-opérateurs, dans la concurrence mondiale», renchérit le syndic de Montreux, Laurent ­Wehrli. Son homologue de Vevey Laurent Ballif évoque le «soutien large» aux fresques de Gilamont, ces images de Charlot peintes en octobre dernier sur des locatifs, pour illustrer l’intérêt populaire de la démarche.

Le soutien public atteindra ainsi près de 20% de l’addition totale de 55 millions. Les promoteurs ajoutent 20 millions de fonds propres et emprunts, et cherchent le solde auprès de sponsors – Nestlé s’est déjà engagé. Selon Philippe Meylan, dès lors que les législatifs communaux auront validé le prêt public, «le reste du financement sera assuré dans le mois qui vient». Les travaux pourraient commencer à l’automne, pour un accueil des premiers visiteurs vers mi-2014.

Lueur d’espoir accordée par l’Etat, après des années de paralysie. Avec un sens aigu de l’euphémisme à la vaudoise, Philippe Leuba glisse que «ce projet n’a pas été facile à monter sur le plan des engagements publics. On en parle depuis des mois…» A cette aune, depuis près de 150 mois; le projet apparaît en 2000. Il est lancé officiellement en 2002. Ses promoteurs parlent alors de la création de l’Espace Musée Chaplin en 2005, pour 25 millions de francs. Une fois surmontées des divisions entre les descendants du cinéaste, il a fallu patienter face aux oppositions du voisinage. L’une en particulier, qui a remonté jusqu’au Tribunal fédéral. «Nous avons perdu cinq ans pour la ratification du plan de quartier», juge Philippe Meylan, qui ajoute encore une année afin de trouver une entente à propos des transports et des parkings. Fin 2007, après une première aide des communes sous forme de caution, la famille a perdu la propriété du domaine, racheté par des hommes d’affaires basés au Luxembourg.

La patience sera récompensée, plaide le concepteur Yves Durand, auquel s’est associé le scénographe François Confino. Le parcours prévu commencera par une visite du Manoir, qui offrira une exposition biographique. A côté de la demeure, dans le parc de 14 hectares, une vaste construction en grande partie en sous-sol – pas plus haute que les arbres, assurent les promoteurs, accueillera la reconstitution d’une rue du monde Charlot, longue de 30 mètres, ainsi qu’un studio de l’époque, comprenant la machine des Temps modernes, et une salle de projection.

Le plan d’affaires mise sur 300 000 visiteurs par an, presque autant que le château de Chillon, avec un seuil de rentabilité à environ 220 000 entrées. Danse des chiffres à l’image de celle des petits pains, pour faire rêver une région à propos d’une ouverture, un jour.

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