économie

Quand le capitalisme entraîne la démocratie dans sa chute

Pour le sociologue allemand Wolfgang Streeck, le capitalisme est en crise non pas depuis 2008, mais au moins depuis les Trente Glorieuses, et le système survit grâce au renflouement régulier et à prix d’or des Etats. A ses yeux la rupture est proche

Quand le capitalisme entraîne la démocratie dans sa chute

Pour le sociologue allemand Wolfgang Streeck, le capitalisme est en crise non pas depuis 2008, mais au moins depuis les Trente Glorieuses, et le système survit grâce au renflouement régulier et à prix d’or des Etats. A ses yeux, la rupture est proche

Genre: économie
Qui ? Wolfgang Streeck
Titre: Du temps acheté La crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique
Trad. de l’allemand par Frédéric Joly
Chez qui ? Gallimard, 364 p.

Et si Marx avait raison? Si la crise inévitable du capitalisme n’avait été qu’ajournée, tout au long des Trente Glorieuses puis, de façon toujours plus coûteuse, depuis les années 1980? Telle est la voie provocante qu’explore le sociologue allemand Wolfgang Streeck dans un ouvrage construit à partir d’un cycle de conférences tenues à l’Université de Francfort sous l’égide du maître à penser de l’école du même nom, Theodor Adorno.

A Marx, Streeck emprunte la vision d’un marché où s’affrontent les intérêts opposés des rentiers dépendant du profit et des travailleurs et dont les «lois», loin d’exprimer une sorte de constance naturelle, ne font que refléter l’état des forces à un moment donné.

Au rapport de force favorable aux travailleurs instauré au lendemain du second conflit mondial a succédé, à partir des années 1970, un retournement rapide des fronts. Mesures drastiques contre l’inflation, qui avait constitué une première tentative de pallier l’essoufflement de la croissance, mise au pas des syndicats sous les administrations Thatcher et Reagan.

Confrontés en conséquence à un chômage qui allait s’avérer incompressible, les Etats délégitimés ne pouvaient pas faire face par une augmentation, devenue impossible politiquement, de la fiscalité. Restait l’endettement. Public d’abord, puis, à la faveur d’un effort important de redressement des finances publiques dans les années 1990, privé. Une fois de plus, il s’agissait de gagner – ou d’acheter – du temps afin de repousser la crise suivante.

Favorisée par le développement de marchés financiers toujours plus complexes et volatils, la bulle a, on le sait, éclaté en 2008 dans une crise sans précédent, contraignant les Etats à s’endetter à nouveau massivement, puis à faire pression sur leur population pour qu’elle paie les pots cassés par le démantèlement de ses avantages sociaux.

Caricatural? Chacun jugera à la lumière de ses convictions. Mais la démonstration ne s’arrête pas là. Cette évolution de crise en crise s’accompagne, telle est la thèse majeure de l’auteur, d’une mise à l’écart de la démocratie. Attestée par une baisse de la participation aux élections depuis les années 1970, elle se manifeste aussi par le transfert massif des compétences publiques au secteur privé et par la marginalisation d’une part croissante de la population européenne, exclue de fait du contrat social.

C’est la tension fondamentale: les exigences du capital ne sont guère compatibles à terme avec un système où s’exprime librement la volonté de la majorité. Aujourd’hui, la rupture, pronostique Streeck, approche et le risque est grand que ce soit la démocratie qui disparaisse – ou que la crise économique se transforme en crise politique de grande ampleur. Avant la onzième heure, il distingue toutefois quelques possibilités d’actions, toujours iconoclastes. Démembrer la zone euro qui prive les Etats membres de toute latitude en matière de politique monétaire contraignant les pays du sud de l’Europe à un marasme persistant que ne font qu’aggraver des mesures d’austérité surtout utiles pour rendre la solidarité forcée acceptable aux populations du nord. Limiter la libre circulation des capitaux. Et revaloriser les Etats-nations, dont la marginalisation dans un climat de mise en concurrence de tous avec tous n’a fait jusqu’ici que raviver les passions funestes que la construction européenne avait justement pour but de faire disparaître à jamais.

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Wolfgang Streeck

«La crise de 2008 a commencé il y a 40 ans»

«Le Monde diplomatique», janvier 2012

«Alors que, par le passé, les travailleurs luttaient contre les patrons […], aujourd’hui les institutions financières croisent le fer avec les Etats… qu’elles ont pourtant récemment soumis à un chantage pour obtenir d’eux qu’ils les sauvent»
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