Symbole de la démocratie états-unienne, incarnation pour les Américains du monde occidental libre, à l’instar de la statue de la Liberté, le Capitole de Washington fait partie de ces bâtiments iconiques que le cinéma a souvent mis en scène, parfois furtivement, au détour d’un simple plan riche en métaphores. Et voilà, selon l’adage disant que souvent la réalité dépasse la fiction, que des fanatiques trumpiens ont réellement pris d’assaut le siège du Congrès.

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«Aucune autre ville américaine ne concentre autant de centres de pouvoir et de décision, depuis la Maison-Blanche jusqu’au Congrès, en passant par le Pentagone et le siège du FBI», écrit Jean-Baptiste Thoret dans l’ouvrage collectif La Ville au cinéma (Ed. Cahiers du cinéma, 2005). Pour le critique français, Washington force en quelque sorte les cinéastes à «prendre en charge sa dimension symbolique».

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Attaques extraterrestres

Dans Monsieur Smith au Sénat, Frank Capra s’attaquait en 1939 déjà à la corruption gangrénant les instances politiques. Interprété par James Stewart, le M. Smith du titre est un citoyen idéaliste attaché aux valeurs démocratiques et qui finira par prononcer au Sénat, jusqu’à l’épuisement, un discours fleuve de 23 heures. Ce chef-d’œuvre de l’âge d’or d’Hollywood reste probablement la plus inspirante apparition du Capitole au cinéma.

Mais forcément, c’est souvent – à l’image de l’assaut qu’il vient de subir – comme un symbole menacé que l’édifice néoclassique a été présenté. Dans Les soucoupes volantes attaquent, délicieuse série B réalisée en 1956 par Fred F. Sears, de méchants envahisseurs pulvérisent tout ce que Washington compte de constructions iconiques. «La fin du film emprunte la plupart de ses effets au péplum (effondrement des colonnes du Capitole et du Lincoln Memorial, décapitation du Washington Monument…), réaffirmant via des séquences catastrophes dignes du Colosse de Rhodes (Sergio Leone, 1960) la dimension immémoriale de cette Rome du Nouveau Monde», analyse Jean-Baptiste Thoret.

Dans Mars Attacks! (1996), Tim Burton met de son côté en scène, mais de manière parodique, une attaque à l’intérieur même du Congrès. Littéralement atomisés, réduits à l’état de squelettes, les sénateurs dégagent une fumée noire qui, filmée depuis l’extérieur, évoque celle sortant de la cheminée de la chapelle Sixtine lors du conclave. D’innombrables autres films de science-fiction prennent Washington pour toile de fond, comme si, forcément, les aliens voulaient envahir la capitale avant le reste du monde – on pense notamment à Le jour où la Terre s’arrêta (1951), de Robert Wise. Mais c’est souvent, comme dans Independence Day (Roland Emmerich, 1996), la Maison-Blanche qui est alors prise pour cible.

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Comète menaçante

Le Capitole apparaît également dans plusieurs films de super-héros, à l’image de Captain America: Le Soldat de l’hiver (Anthony et Joe Russo, 2014). Cible d’un attentat dans Batman v Superman: L’Aube de la justice (Zack Snyder, 2016), il est réduit en poussière dans X-Men: Days of Future Past (Bryan Singer, 2014). Le cinéma d’action a lui aussi parfois fantasmé une destruction du Congrès. Dans le quatrième épisode de la franchise Die Hard (Len Wiseman, 2007), le lieutenant John McClane (Bruce Willis) assiste en direct à la télévision, en même temps que des millions d’Américains, à l’explosion du bâtiment. Mais ouf, il s’agissait de fausses images, d’un simple avertissement. Dans xXx2: The Next Level (Lee Tamahori, 2005), il n’est pas détruit, mais subit quand même de lourds dommages.

En marge des menaces extraterrestres, terroristes et endogènes, il y a aussi les catastrophes naturelles. Dans 2012 (Roland Emmerich, 2009), Washington est submergée par un tsunami. Quant à Mimi Leder, elle raconte dans Deep Impact (1998) comment un vaisseau spatial va tenter de détruire une comète menaçant la Terre. A la fin du film, dans un discours rassembleur parlant du monde d’après, d’un nouveau départ, le président des Etats-Unis, incarné par Morgan Freeman dix ans avant l’élection de Barack Obama, se met en scène devant un Capitole en partie détruit mais déjà en cours de reconstruction. Comme un symbole de la toute-puissance américaine, qui plie mais jamais ne rompt.

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Pouvoir et contestation

Mais c’est bien évidemment dans le champ du cinéma politique que Washington et ses édifices iconiques apparaissent le plus souvent. Jean-Baptiste Thoret note ainsi qu’Oliver Stone, lorsqu’il s’attaque aux hautes sphères du pouvoir avec le très critique JFK (1991), orchestre une rencontre entre le procureur Jim Garrison (Kevin Costner) et un mystérieux indic en utilisant en arrière-plan le Capitole et le Lincoln Memorial. Et le critique de rappeler que la première manifestation anti-Vietnam se déroula en 1967 au cœur de la capitale. Washington comme un lieu de pouvoir, mais aussi de contestation – on en revient alors aux événements qui viennent d’entacher la passation de pouvoir entre Donald Trump et Joe Biden.

De Un Crime dans la tête (John Frankenheimer, 1962) et Tempête à Washington (Otto Preminger, 1962) aux Pleins pouvoirs (Clint Eastwood, 1997), en passant par Point limite (Sidney Lumet, 1964), Sept Jours en mai (John Frankenheimer, 1964) et L’Affaire Pélican (Alan J. Pakula, 1993), nombreux sont les thrillers politiques prenant comme décor la capitale des Etats-Unis. Mais forcément, s’il ne devait rester qu’un seul titre, ce serait Les Hommes du président (1976), dans lequel Alan J. Pakula retrace l’affaire du Watergate à travers l’enquête de Bob Woodward et Carl Bernstein, éminents journalistes du Washington Post. Pour insister sur le côté sombre de l’histoire, le cinéaste montre habilement l’envers du décor, ne filme pas les monuments emblématiques de la ville, mais préfère le parking anxiogène dans lequel le fameux «Gorge profonde» livre à Woodward des informations confidentielles.

Au cinéma, le Capitole aura souvent été attaqué, menacé, détruit. Mais jamais il n’a été la cible d’une tentative de coup d’Etat, assiégé par des civils. Si la réalité vient de dépasser la fiction, nul doute que celle-ci ne va pas hésiter à rattraper son retard pour mettre en scène les événements du 6 janvier 2021, l’industrie américaine ayant toujours été prompte à revisiter l’histoire en marche sans attendre.