C'est l'histoire d'un regard qui dit tout. Encore faut-il le voir et savoir le lire. Le 1er février 1979, l'ayatollah Khomeiny est en train de descendre la passerelle de l'avion qui le ramène en Iran après quinze ans d'exil. Le pays est à feu et à sang et l'attend comme le Mahdi, l'imam caché des chiites, qui doit réapparaître pour faire régner l'ordre et la justice sur la terre. Une main retenant les pans de sa cape de religieux, l'autre s'appuyant sur l'épaule d'un pilote d'Air France, il observe la foule en transe qui l'acclame. Une ombre voile légèrement ses yeux. Seul perce un feu de détermination, une volonté d'une rare puissance, une assurance qui rend caduque toute idée d'opposition.

Ce regard, c'est Abbas, photographe iranien vivant en France depuis l'enfance, qui l'a saisi. Mais à Paris, l'agence qui distribue ses reportages ne retient pas cette image-là. La scène fera le tour du monde mais pas ce regard-là. Avec le recul, c'est pourtant bien lui qui annonce la suite: la mise à l'écart des autres mouvements d'opposition – nationalistes, marxistes, progressistes – et la «confiscation» de la révolution* par les religieux.

Vingt ans après, Abbas remonte le cours de ses planches-contacts comme on tourne les pages d'un journal intime ou comme on relit une correspondance brûlante. Trente ans d'Iran, de 1971 à 2002, des bottes de martiales de Mohamed Reza Chah à la barbe élégante de Khatami, en passant par les folles attentes et le sang de la révolution. Lui dont les photographies font la une des journaux et des magazines français, allemands, américains se réapproprie ces souvenirs, les recadre, les replace dans son cheminement personnel.

Le photographe de presse, témoin de l'histoire – aux policiers ou aux manifestants en furie qui menacent régulièrement de lui arracher son appareil, il lance un efficace «c'est pour l'Histoire» – ouvre ici ses carnets intimes et livre en fait sa photographie mentale, celle d'un Iranien, exilé dans l'enfance, qui ne cesse de vouloir en être, de ce pays, de ce peuple, admiré, aimé mais incompris ou rejeté tout à la fois. Avec cette lucidité qui ne se laisse intimider ni par le romantisme de la révolution ni par la nostalgie de l'exil, il revient sur ses pas. Avec ses photos pour boussole.

Il y a l'avant. La raideur, le faste de la monarchie. Le visage du shah semble de cire. Mines patibulaires de la garde rapprochée. Les photographies où les généraux saluent, les costumes cliquettent, les lustres brillent ne préparent en rien à la déflagration de la rue. L'absence de prise de conscience de la gravité de la contestation par le shah s'exprime ici en un recto-verso. Face: le souverain ajuste son manteau militaire dans une parade quelconque; pile: son effigie et plusieurs photos de la famille impériale sont brûlées par des manifestants. Dès lors, la violence ira crescendo.

Et Abbas la montre, cette violence, telle qu'elle se déploie dans toute révolution qui n'est pas de velours. Il dit bien la césure entre les espoirs de démocratie, de justice, d'égalité et la réalité du système révolutionnaire qui juge et descend sommairement. Outre les images saisissantes de scènes de rue, une série d'«avant-après» morbides fait défiler les anciens dignitaires du régime en costume d'apparat puis nus dans les tiroirs de la morgue. Ces procès sommaires et secrets suivis d'exécutions achèvent de distancer le photographe d'une révolution qu'il avait tout d'abord crue sienne.

De 1980 à 1997, Abbas ne se rend plus en Iran. Trop risqué pour un œilleton critique. Renoncer à couvrir la guerre Iran-Irak le rend malade. Le retour au pays ne provoque pas en lui les flots d'émotions attendus. La schizophrénie de l'homo iranicus l'en empêche: conformité aux dogmes en façade, liberté dans l'intimité. Comment photographier un pays qui tente de sortir d'une révolution qui s'est figée, se demande-t-il? En suivant celles et ceux qui bougent malgré la chape: femmes, jeunes, artistes.

Il assiste à des manifestations d'étudiants qui emploient les mêmes slogans que leurs parents en 1979. Mêmes phrases contre le régime et pour la liberté. L'émotion de voir l'histoire se répéter affleure alors. Ce lyrisme spontané, cet à-propos sans peur et sans reproche dont sont dotés les jeunes Iraniens pour soumettre à la question des dignitaires en tournée électorale ne cessent de l'étonner. A quand une nouvelle explosion?

* A lire du même auteur: «Iran, la révolution confisquée», Clétrat, Paris, 1980.

Festival Visa pour l'image-Perpignan: une exposition consacrée au livre est organisée dans le cadre du festival du photojournalisme de Perpignan, du 31 août au 15 septembre 2002. A voir ensuite à la Chambre claire à Paris du 8 octobre au 2 novembre 2002.

Un petit caprice?

Chaque semaine durant l'été, le Samedi Culturel s'offre (et vous offre) un petit caprice sous la forme de cette double page illustrée. Pour le plaisir de lire mais aussi et surtout pour le plaisir de regarder.