Parce que les gens ont la fâcheuse habitude de se balancer sur leur chaise, Jean Prouvé (Paris, 1901 – Nancy, 1984) eut l'idée de construire son modèle avec des pieds plus forts à l'arrière. Toute la philosophie du créateur lorrain réside dans cette préséance accordée au matériau. Celui qui collaborera avec les plus grands architectes de son temps, Robert Mallet-Stevens, Le Corbusier et son cousin Pierre Jeanneret, et qui sera lui-même considéré comme l'un des grands novateurs de la construction au XXe siècle, restera sa vie durant l'ouvrier forgeron de ses débuts. Une triple exposition à Nancy (voir encadré ci-contre), à l'occasion du centenaire de sa naissance, rend hommage à son sens créateur.

Son apprentissage auprès de ferronniers parisiens lui inculque l'importance de l'outil et une connaissance intime de la matière. Et lorsque Jean Prouvé s'installe en 1923 à Nancy comme ferronnier d'art, son aptitude à manier le marteau et l'enclume l'incite à pousser ses recherches et tester ses sensations. «Tortilleur de tôles», comme il aime à se définir, il explore les nouvelles matières (acier inoxydable, aluminium, plaques minces). Et il équipe ses ateliers successifs des dernières technologies (soudure électrique, polisseuses, plieuses performantes). Chez Prouvé, on manipule et on teste. «Si, par exemple, je dessinais une chaise, je demandais qu'elle soit construite pour le lendemain. L'atelier de prototypes de mes usines m'apportait la chaise telle que je l'avais dessinée, avec toutes ses fautes, mais, le lendemain, le meuble existait déjà. On le corrigeait; ces corrections se faisaient sur pièces et non pas sur la table à dessin.»*

Cette primauté confiée à l'expérimentation engendre, au cours de la seconde moitié de sa carrière, des constructions emblématiques. Telle la buvette de la source Cachat à Evian (1956), dont il inspire la légèreté et la transparence. Ou la façade du CNIT (1956), exemple remarquable de mur-rideau et, dans le même quartier parisien de La Défense, celle de la tour Nobel (1967), qu'il habille d'élégance. A relever aussi sa réussite technique dans la structure du vélodrome de Bercy (1978). Quant à la tour de surveillance radar, sur l'île d'Ouessant (1980), la menuiserie métallique de Prouvé confère à sa ligne élancée, surmontée d'un anneau décentré, une pureté extrême. Mais cette rigueur et cette sobriété s'appuient sur un savoir pratique et des prouesses techniques, que montrent fort bien quelques coupes de profilés et de raidisseurs exposées au Musée des beaux-arts de Nancy.

Cette complexité repose toutefois sur des expérimentations simples. A ses débuts, Jean Prouvé répond à des besoins élémentaires. Il conçoit des baraques démontables pour les sinistrés, des stations d'essence transportables au gré du trafic; des bâtisses pouvant être assemblées en un minimum de temps, par quelques personnes et à un moindre coût. Et il y répond avec des astuces qui servent avant tout l'usager. Un principe un peu oublié, que rappelle judicieusement la triple exposition de Nancy.

* «Jean Prouvé par lui-même» (Editions du Linteau, 2001).

Un petit caprice?

Chaque semaine durant l'été, le Samedi Culturel s'offre (et vous offre) un petit caprice sous la forme de cette double page illustrée. Pour le plaisir de lire mais aussi et surtout pour le plaisir de regarder.