Benno Besson l'a dit et redit: en montant Les Quatre Doigts et le pouce de René Morax, pochade écrite en 1901 pour des comédiens amateurs, il s'offre un caprice, une petite madeleine de Proust trempée dans l'eau du lac, un clin d'œil affectueux à sa jeunesse yverdonnoise (lire Samedi Culturel du 14.2.04.). Jugeant qu'il ne pouvait laisser cette pièce chère à son cœur pour l'avoir fait pleurer de rire à 15 ans toute nue face aux rires des non-Vaudois, (après les représentations à Vidy, le spectacle tournera en France et en Belgique), il a déniché Gringoire, un dramolet de Théodore de Banville, ami de Théophile Gautier et des Goncourt, pour lester l'ensemble. C'est cette courte et alerte pièce qui a ouvert la soirée mardi à Vidy, devant une salle comble malgré les fauteuils ajoutés.

Le scénographe Jean-Marc Stelhé, compagnon de toujours de Besson, a pris un malin plaisir à lover Gringoire et le XVe siècle où se situe l'action dans un écrin en trompe-l'œil, chargé jusqu'au plafond de balconnets, de gargouilles, et de recoins en tout genre. On ne peut s'empêcher d'avoir une pensée pour René Morax et ses amis naturalistes qui vouaient le trompe-l'œil aux gémonies, symbole à leurs yeux de la décadence du théâtre… Nous sommes dans la demeure d'un riche bourgeois tourangeot (Gilles Privat, benêt à souhait) auquel le roi Louis XI rend visite. Bien vite, l'enjeu se resserre autour de Loïse, la fille du maître de maison, qu'il faut marier au plus vite. Mais la belle fait la difficile, se refusant à épouser un commerçant et l'ennui qui ne manquera pas de coller à leur existence. Elle rêve d'un homme vaillant mais qui soit dans le même temps «doux comme une femme». Cette description de l'homme idéal, à rebours des conventions, est l'une des perles de cette pièce quasi oubliée. Tout comme la profession de foi de Gringoire (Mathieu Loth), le poète maudit et affamé, qui se veut doté d'une mission, celle de ressentir le malheur des humbles et de leur donner voix.

Mais le vrai bonheur du spectacle réside dans le jeu des comédiens, de Roger Jendly en particulier. Dans le rôle de Louis XI, il cisèle les sentiments et les intentions au millimètre près. Ses yeux, son corps, l'inclination des sourcils, traduisent orages et attendrissements, l'un et l'autre extrême se touchant presque parfois, à quelques secondes de distance. Face à lui, Carine Barbey, dans le rôle de Loïse, a trouvé la liberté de ton qui sied à cette suffragette anachronique.

Petit entracte et enfin, Les Quatre Doigts et le pouce, que tout le monde attend. Comment Benno Besson, si rodé à l'art de la farce, va-t-il s'y prendre avec cette vaudoiserie, connue de presque tous sur les terres de Ramuz, un peu moins au-delà. Ecartés les lambris du XVe siècle tourangeot, nous voici dans la salle de jeunesse de Villars-les-Biolles. On retrouve les mêmes comédiens sous les traits de solides gaillards, comédiens amateurs quand le travail aux champs leur en laisse le loisir, liquéfiés par le trac alors qu'ils s'apprêtent à monter sur scène. Tout Villars-les-Bioles est dans la salle et le régent, autrement dit l'instituteur, a placé la barre très haut. Les Quatre Doigts et le pouce, abracadabrante espagnolade à deux sous, devra élever les cœurs et les âmes de l'assistance. La représentation n'est qu'une série de gags involontaires (texte oublié, fausses entrées et sorties, travestis pas crédibles, tons décalés, pleurs, arrachages de perruque, etc.). Le tout avec l'accent vaudois de rigueur et un intrus neuchâtelois (!).

L'humour repose sur le décalage. Entre la qualité réelle de la pièce et sa perception par le régent; entre le sentiment d'aller à l'échafaud qui étreint les comédiens, et l'enjeu véritable de la représentation. On n'oubliera pas Gilles Privat, impayable en comtesse ou archiduchesse éplorée, ni Christophe de la Harpe en soubrette sautillante aux bras velus, membre de l'équipe technique de Benno Besson qui montait pour la première fois sur scène. Parmi les grands éclats de rire qui fusaient de la salle, on sentait bien la part de vécu et de souvenirs d'enfance que la pièce pouvait aussi réveiller. Ceux qui n'ont pas connu de Villars-les-Biolles ne pouvaient que les jalouser.

Les quatre doigts et le pouce, Théâtre de Vidy, Lausanne. Jusqu'au 7 mars (loc. 021/ 619 45 45). Puis tournée romande jusqu'au 30 avril.