Lyrique

Les caprices de stars raillés par Donizetti

A Genève, l’Opéra des Nations présente cette satire du monde lyrique qui se moque des divas et du milieu artistique pétri d’ego maladifs. Une réussite grâce à une mise en scène ciselée et millimétrée

Rivalité, crêpage de chignons et jalousies: Viva la mamma! nous emmène dans les coulisses d’une répétition d’opéra qui part en vrille. Créé une première fois à Naples en 1827, puis élargi en opéra bouffe en 1831, Donizetti s’y moque du milieu artistique lyrique de son époque, pétri de conventions et infesté d’ego maladifs. On assiste au making of d’un opera seria dans un théâtre italien de province laissé à l’abandon.

Chanteurs pétris d’orgueil

Tout au long du spectacle, les répétitions vont bon train, mais personne n’est prêt. Le chef d’orchestre-compositeur et le librettiste se font tancer par les chanteurs, qui réclament des airs pour faire briller leurs gosiers. La «prima donna» refuse de chanter un duo avec la «seconda donna» (d’un rang social inférieur), le contre-ténor puis le ténor quittent la production fâchés, et le spectacle court à la catastrophe. Encore fallait-il un metteur en scène capable d’adapter cette satire au goût du jour.

Le fantôme d’un théâtre lyrique

Laurent Pelly ne craint pas les transpositions hardies: le rideau s’ouvre sur un décor de parking souterrain. Qu’est-ce qu’on y voit? Une fille bien roulée sort d’une Fiat 500; elle ouvre le coffre de sa petite voiture, d’où elle sort une ribambelle de cabas après avoir fait ses courses en ville. Elle remet les clés du véhicule au gardien du parking et lui adresse un «Ciao!» bien sexy et rythmé.

Le décor est planté: celui d’une Italie contemporaine. L’état des finances force la troupe d’artistes à entamer les répétitions dans ce parking campé sur les vestiges d’un vieux théâtre lyrique (un fantôme?) dont il ne subsiste que le cadre de scène et les balcons. La deuxième partie du spectacle nous emmène à l’intérieur même du bâtiment: c’est une réplique d’un théâtre à l’italienne. Les répétitions peuvent alors reprendre sur le plateau, mais les ego s’entrechoquent sans aboutir à la moindre conciliation.

Laurent Naouri épatant dans un rôle travesti

Tandis que Donizetti s’auto-parodie dans Viva la mamma!, alignant les formules usées jusqu’à la corde qu’il utilise pour bricoler sa musique, les personnages sont hauts en couleur. Le baryton français Laurent Naouri campe un rôle secondaire qui va finir par occuper toute la scène: Mamma Agata, autrement dit la mère de la «seconda donna», venue à la rescousse de sa fille aux moyens vocaux limités (très jolie parodie de Melody Louledjian en Luigia).

Tyrannique et caractérielle, Mamma Agata parviendra même à imposer sa propre voix dans une parodie de «L’air du saule» dans l’Otello de Rossini; Laurent Naouri y est bluffant de justesse, sans pour autant forcer le trait comique. Laurent Pelly, lui, en profite pour parodier toutes les poses d’une gestuelle théâtrale à l’ancienne aujourd’hui désuète.

Tableau final «destroy»

Côté distribution, Patrizia Ciofi campe très bien la «prima donna» (vocalises, aigus), quand même bien sa voix semble un peu voilée. On salue Luciano Botelho dans son numéro de «primo tenore» au timbre nasal et claironnant, de même que David Bizic, précieux et affecté en Procolo. Le «Maestro» Pietro Di Bianco (jouant du piano!) et l’«Imprésario» Peter Kalman sont remarquables aussi. Le jeune chef hongrois Gergely Madaras – à la tête de l’Orchestre de chambre de Genève – mène cette joyeuse troupe avec allant.

La deuxième partie du spectacle est la plus captivante théâtralement, clôturant sur un tableau final «destroy» qui suggère à quel point cette troupe d’opéra minée par des ego démesurés (et piètrement soutenue par les pouvoirs publics) sape, sans le savoir, ses propres fondations.


«Viva la mamma!», Genève, Opéra des Nations, jusqu’au 3 janvier.

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