Cinéma

«Captain Fantastic» ou l’impossible utopie

Viggo Mortensen incarne un vieux hippie qui fait le malheur de ses enfants à force de vouloir leur bonheur. Un film ambigu, mélancolique et jubilatoire qui donne à réfléchir

C’est un décor de matin du monde, c’est la forêt de Fenimore Cooper. Le daim broute quelques feuilles, un démon jaillit des fourrés et lui tranche la gorge. Une demi-douzaine de sauvageons peinturlurés et un grand diable barbu se regroupent pour dévorer le cœur de la proie. La netteté se fait. Ces derniers Mohicans, ce sont un père et ses six enfants américains, nos contemporains, célébrant un rituel de passage à l’âge adulte.

Il y a longtemps, Ben Cash (Viggo Mortensen, au sommet de son art) a renoncé à la société de consommation et à ses pompes. Il est parti vivre en autarcie au fond des bois avec ses six enfants, Bodevan, Kielyr, Vespyr, Rellian, Zaja, Nai. Au nom du mens sana in corpore sano, il leur enseigne les règles de la survie ainsi que la littérature (Les Frères Karamazov, Lolita…), les mathématiques, la philosophie… Ils allument le feu en frappant des silex, ils tissent leurs vêtements. Ils ne fêtent pas Noël, mais le «Noam Chomsky Day», car il vaut mieux «célébrer un humaniste vivant qu’un elfe fictif».

Un malheur gangrène cette vie d’apparence édénique. Bipolaire, la mère des gosses a dû être hospitalisée dans l’hémisphère de la civilisation. Elle finit par s’ouvrir les veines. La petite tribu embarque dans son vieux bus pour se rendre aux obsèques.

La confrontation avec les congénères civilisés balance entre humour féroce et gravité mélancolique. Les kids sont stupéfaits de découvrir ces temples de la consommation que sont les supermarchés, la carte des restaurants, bourrée de lipides et de glucides, et le coca-cola, que le père définit comme une «eau empoisonnée». L’obésité générale les inquiète. Les tueurs de daim vivent en harmonie avec Mère Nature, mais ce sont de complets inadaptés sociaux.

Poulet mort

Chez leur tante, les enfants sauvages s’initient au charme discret des dîners suburbains. Le choc des cultures atteint des sommets délectables. A table où l’on sert du poulet «déjà mort et rôti», Ben choque les WASP en parlant sans détour du suicide de sa femme plutôt que s’emberlificoter dans les euphémismes. Lorsque sa sœur lui reproche l’éducation parcellaire des enfants, il assène une démonstration sans réplique. Il demande aux cousins, deux couch potatoes aux pouces hypertrophiés de gamers forcenés, de parler de la Déclaration des Droits. Le cadet hasarde qu’il s’agit d’une sorte de facture; l’aîné que c’est «un truc démocratique». Zaja, 8 ans, improvise, elle, un discours sur les droits et les devoirs de la démocratie.

Beaux comme le Sgt. Peppers entouré des Enfants sauvages de Peter Pan, Ben et sa smala poussent la porte de l’église où l’on célèbre le service mortuaire de leur épouse et mère. Ben monte en chaire et prononce une homélie hérétique. Reniant le christianisme, louant la philosophie bouddhiste, il rappelle la volonté émise par la défunte d’être incinérée. Il est expulsé. Pour son beau-père, Jack (Frank Langella), ce «hippie en costume de clown» est la pire chose qui soit arrivée à sa fille. Les deux hommes entrent en conflit pour la garde des enfants.

Guru ou héros?

Acteur vu dans American Psycho ou une série télé comme Silicon Valley, Matt Ross est passé à la réalisation avec 28 Hotel Rooms. D’une intelligence supérieure, son second long-métrage s’inscrit dans la lignée de Mosquito Coast, de Peter Weir, ou de Vie sauvage, de Cédric Kahn, en observant, sur la ligne fine départageant le guru du héros de la contre-culture, un père qui s’obstine jusqu’à l’aveuglement à faire le bonheur de ses enfants. Captain Fantastic rappelle que les plus belles utopies contiennent forcément le germe du totalitarisme. Bodevan rêve d’études universitaires et tombe amoureux de la première fille qui passe. Attiré par les jeux vidéo et la normalité, Reillan entre en conflit avec son père.

Si la sympathie du spectateur va spontanément au fondateur d’un «paradis selon la République de Platon», force est de reconnaître que le beau-père, cochon de républicain millionnaire, fait entendre la voix de la raison quand il statue que l’instabilité et l’insécurité dont souffrent les gosses sont assimilables à de la maltraitance. La tristesse que Ben le libre-penseur ressent quand il admet son échec et se prépare à affronter la solitude est poignante. Matt Ross cultive l’ambiguïté et lance le débat. En ces temps où le religieux effectue un retour en force, il ose promouvoir la raison dialectique et célébrer les beautés du paganisme au cours d’une cérémonie crématoire idyllique.

Souvent, la fin des plus belles histoires déçoit. Au moment de conclure, l’inspiration patine un peu. Bodevan est parti à la découverte du vaste monde. Le reste de la famille s’est repliée à la campagne dans une ferme coquette, un phalanstère pacifié après la république forestière. Commencé sur la Frontière, ce récit pétri de mythologies américaines se termine du côté de la Petite maison dans la prairie. Une ultime ambiguïté rachète cet épilogue bucolique: quelle est la nature du soupir que lâche Ben au dernier plan? La satisfaction ou l’ennui?

*** Captain Fantastic, de Matt Ross (Etats-Unis, 2016), avec Viggo Mortensen, Frank Langella, George MacKay, Samantha Isler, Annalise Basso, Nicholas Hamilton, Kathryn Hahn, 1h58.


«La démocratie résulte d’efforts incessants»

Situé sur le toit d’une vieille maison cannoise, le club Silencio s’étage en terrasses arborisées. Cet après-midi-là, il bourdonne comme une ruche. Enjoués et déjà professionnels jusqu’au bout des ongles, les six jeunes comédiens de Captain Fantastic sont ravis de faire leurs premiers pas sur la Croisette. La réflexion de fond appartient au réalisateur Matt Ross et à sa star, le grand Viggo Mortensen.

Certains s’étonnent de la noirceur du film. «Elle est liée à l’honnêteté, explique Matt Ross. Le père veut aborder tous les sujets avec ses enfants, ne rien cacher – or je ne sais pas s’il est de sujets plus sombres que le suicide. Une des fonctions du drame est d’éclairer la condition humaine. Pensez aux Sopranos. Le personnage qui commet des actes horribles mène aussi sa fille à l’école. Il est un être humain. Nous avons rejeté le noir et blanc pour créer des personnages exprimant toutes les couleurs du gris et vous obligent à vous demander ce qui est juste, ce qui est faux?». Il aime les films qui posent des questions. «Le pire cinéma américain est celui où la musique vous dit à chaque instant ce qu’il faut penser. C’est une expérience extrêmement passive».

Le roi des gars

Mais pourquoi ce poignant film d’apprentissage s’intitule-t-il Captain Fantastic, déroutant hybride de Captain America et Mr. Fantastic? Le titre est en fait emprunté à une chanson d’Elton John, «Captain Fantastic And The Brown Dirt Cowboy» (1975): «Je trouvais que c’était un titre amusant et poétique, très clair. Il y a du lyrisme là-dedans. J’ai commis l’erreur de sous-estimer le degré de soumission du cinéma américain aux superhéros. Maintenant, nous ne faisons plus que ça. C’est tragique. Il fut un temps où les studios produisaient Le Parrain. C’était du cinéma pour les adultes…»

Viggo Mortensen a été séduit par «l’intelligence inhabituelle» du projet. «Il était évident que ce serait un film spécial. Le principal problème est de trouver six enfants qui soient malins, passionnés et bien élevés – et des parents qui les soutiennent. Car, quand vous engagez des enfants, vous engagez aussi des parents». Les six débutants sont unanimes: Viggo est le roi des gars, un super pote toujours à l’écoute, le parfait partenaire de jeu. Le Danois a ce sourire réservé qui fait son charme et tient un discours de père: «La méthode la plus simple est de ne pas s’impliquer avec les enfants. De dire «c’est non parce que j’ai dit non». Il est plus difficile, plus risqué de dire «J’ai dit non et laisse moi t’expliquer pourquoi». Après, les explications peuvent être longues. Ça demande du travail de la part des parents – ou du réalisateur…».

Retour à la nature

La famille imparfaite que met en scène reflète d’une certaine façon les liens qu’ont noués les acteurs. «Le père, le grand-père ont des défauts, mais tout n’est pas à jeter chez eux. Ils sont les gardiens du lien familial, ils interagissent avec les gens dont ils ne partagent pas l’opinion». Le comédien rappelle que chaque famille procède d’une dynamique, que les groupes changent: «Je vis dans une démocratie. Ce n’est pas quelque chose de réel, mais le résultat d’efforts incessants. La démocratie ne fonctionne que si l’on y travaille quotidiennement».

Le retour à la nature que prône Ben dans le film peut être vu comme une variation sur la mythologie américaine. «Se perdre dans les étendues sauvages semble complètement cinglé et en même temps très sain. Cela peut faire sourire les Européens, mais au fond on admire tous ces aventuriers. C’est comme aller dans le Grand Canyon où l’on tournait les westerns». Quant à l’enseignement à domicile, c’est une tendance qui grandit aux Etats-Unis d’une façon qui effraie Matt Ross, car «il ne s’agit pas de suppléer à des écoles manquant de fonds, ce qui est la norme dans presque tout le pays, mais d’enseigner des calembredaines aux enfants. Comme le créationnisme, cette foutue folie…».

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