Série TV

«Captive»: l’inquiétant destin d’une prisonnière

Grace est adolescente, domestique… et accusée de meurtre. Dans la nouvelle mini-série Netflix «Captive», sortie au début du mois, on reconstruit le puzzle mystérieux de ses souvenirs. Un aperçu glaçant sur la condition des femmes au XIXe siècle, qui résonne plus que jamais avec l’actualité

On la surnomme «la diablesse inhumaine». Ou la «célèbre meurtrière». Difficile pourtant de déceler le monstre derrière ce visage aux traits doux et au regard candide, sagement encadré par un col Claudine. Grace Marks ressemble à n’importe quelle jolie domestique et pourtant, son histoire fait froid dans le dos.

En 1843, cette jeune Irlandaise immigrée au Canada, qui travaille alors comme bonne dans une maison de campagne, est accusée d’avoir assassiné son employeur, Thomas Kinnear, ainsi que la gouvernante de ce dernier, qui était aussi son amante. Poussée dans l’escalier, étranglée avec un foulard puis démembrée.

Grace a 16 ans. Le procès, l’un des plus célèbres du Canada anglophone, connaîtra de nombreux rebondissements. Alors que son complice présumé, l’homme d’écurie James McDermott, est pendu, Grace écopera finalement de la prison à vie et d’un passage à l’asile psychiatrique. Elle restera 30 ans derrière les barreaux avant d’être libérée et de disparaître, sans que les nombreux mystères autour de sa culpabilité ne soient jamais élucidés.

Etrange Schéhérazade

Après le succès de La Servante écarlate (The Handmaid’s Tale), dystopie glaçante qui imagine un monde où les femmes sont réduites à servir et enfanter, Captive (Alias Grace) est la deuxième série adaptée d’un roman de l’écrivaine Margaret Atwood. Déclinée en 6 épisodes, disponibles sur la plateforme depuis le 3 novembre, la production Netflix mêle faits réels et romancés sur la vie de Grace Marks en nous plongeant en 1858, quinze ans après les faits.

La jeune détenue, campée par la magnétique Sarah Gadon (A Dangerous Method, Cosmopolis), reçoit la visite du docteur Simon Jordan (Edward Holcroft), que l’on a chargé de rédiger un rapport sur la santé mentale de Grace, pouvant conduire à l’innocenter.

Au cours de leurs séances devenues quotidiennes, Grace, tout en cousant calmement un dessus-de-lit, est amenée à fouiller son passé et égrener ses souvenirs: les insultes d’un père violent, ses premiers pas de domestique guidés par la turbulente Mary, qui deviendra sa plus proche confidente avant de connaître un sort tragique, sa solitude rompue par les passages du colporteur Jeremiah, et puis la journée fatidique des meurtres.

Tentant à la fois de sonder cet esprit tourmenté et de démêler les mensonges de la réalité, le docteur se retrouve malgré lui envoûté par les récits et le charme étrange de sa Schéhérazade en tablier blanc.

Complexe et inquiétant

Le téléspectateur aussi. Jonglant constamment entre les bribes hachées du passé et un présent somme toute peu mouvementé, la série parvient tout de même à nous happer et nous intriguer: qui se cache donc derrière ces grands yeux bleus, qu’ont-ils vu?

Plus qu’une enquête palpitante sur un double homicide, Captive est une fable qui s’attache à raconter la société nord-américaine du XIXe à travers les yeux d’une domestique sans le sou et sans racines. Une histoire de classes, oui, mais qui n’a rien d’un deuxième Downton Abbey. Coécrite par Margaret Atwood et la réalisatrice Sarah Polley, la série adopte un ton autrement plus complexe et inquiétant, en explorant notamment les méandres de la psychologie, les failles de la mémoire, la conscience qui flirte avec la folie.

Captivité au féminin

Car notre personnage l’est bel et bien, captif. De sa cellule comme de sa tête, où les souvenirs, fabriqués ou non, tournoient continuellement. Mais avant tout, Grace demeure prisonnière de sa condition de femme. Et c’est là que la série frappe fort.

En filigrane, les récits de la domestique révèlent à quel point son destin lui échappe, soumis au bon vouloir des figures masculines qui l’entourent et qui abusent régulièrement de leur pouvoir. Des geôliers au noble gentilhomme en passant par le conducteur de diligence, chaque rencontre fait planer sur elle une nouvelle menace, sournoise, palpable. Tous ne sont pas malintentionnés, mais tous finissent, à leur manière, par considérer la jeune fille comme un objet de fantasme ou de curiosité.

En plus de leurs crinolines, les femmes portent le poids de leur réputation, coupables du moindre écart même si elles ne l’ont pas souhaité. Au point de choisir parfois de subir, pour ne pas être répudiées, des avortements-boucheries au péril de leur vie.

Déguisées pour la cause

Bien que le projet d’adaptation remonte à plus de vingt ans, la série résonne tout particulièrement aujourd’hui, alors que les questions d’agressions sexuelles, de respect et de consentement sont au cœur du débat. «La Servante écarlate dépeint un futur potentiel où les droits des femmes sont bafoués. Captive nous raconte le passé, avant que les femmes n’aient de droits tout court, soulignait Sarah Polley dans une interview au New York Times. Regarder en avant et en arrière est crucial à l’heure où ces droits sont incroyablement précaires.»

Parfois, ces séries s’invitent jusque sur la scène politique. Depuis le début de l’été, dans plusieurs villes des Etats-Unis, des femmes se déguisent en «servantes écarlates» pour protester contre la discrimination de genre. Un symbole pour évoquer, de manière imagée, ce à quoi le futur ne devrait pas ressembler. Et de refuser la fatalité, celle de Grace lorsqu’elle raconte, désinvolte, au docteur Jordan: «Une fille ne devrait jamais baisser sa garde, Mary me l’a appris. Et la vie aussi, j’imagine.»

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