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La maison où est née en 1892 la poétesse Alfonsina Storni à Sala Capriasca, près de Lugano (ici en mars 2000).
© KARL MATHIS/Keystone

Littérature

La caresse perdue d’Alfonsina Storni

Monument national en Argentine, la poétesse tessinoise est célébrée dans sa commune d’origine à l’occasion des 80 ans de sa disparition

La commune de Capriasca, juste au-dessus de Lugano, rappelle ces jours-ci les 80 ans du suicide de la poétesse Alfonsina Storni, aujourd’hui encore vénérée en Argentine, où elle a émigré très jeune. Jusqu’au 21 juillet, une série de concerts, projections, conférences, expositions et ateliers littéraires sont organisés sur tout le territoire communal, notamment à Sala, son village natal, qui rend ainsi hommage à la plus célèbre enfant du pays. Malgré les liens ténus de la femme de lettres avec son lieu d’origine, la commune a toujours veillé à la diffusion de son œuvre.

La caresse perdue, titre du festival artistique lancé par les musiciens Matteo Sarti, Mauro Mantegazzi et Marina Modesti, s’inspire d’un des plus intenses poèmes d’Alfonsina Storni, La caricia perdida. Il y a quelques années, un journaliste argentin de passage dans la région avait appris incidemment qu’Alfonsina Storni avait vu le jour à Sala. Son émotion avait été grande devant la maison natale de la poétesse: «Les gens d’ici ne savent pas que pour nous, Argentins, elle est une idole!»

Fille-mère et féministe

Alfonsina naît le 29 mai 1892 à Sala – aujourd’hui un quartier de la commune fusionnée de Capriasca – de parents tessinois. La fillette a 4 ans lorsque, en 1896, sa famille part tenter sa chance en Argentine. A Rosario, où les Storni s’établissent, elle vit une enfance joyeuse et créative, interrompue à 14 ans par le décès prématuré de son père, ce qui la contraint à travailler dans une fabrique de chapeaux. Mais l’adolescente trépigne et, une année plus tard, se lance dans le théâtre. Elle reprend ses études en 1909 et obtient un diplôme d’institutrice.

La jeune femme a 20 ans lorsque, après une histoire d’amour qui finit mal, elle part vivre à Buenos Aires, où naît son fils unique, Alejandro. Elle ne révélera jamais le nom du père. Sa condition de fille-mère, au début du XXe siècle dans un pays catholique, va faire d’elle une militante socialiste du droit des femmes. Alfonsina Storni travaille ici et là pour nourrir son fils, qu’elle élève seule. Puis, en 1916, elle publie son premier roman, La inquietud del rosal («L’inquiétude du rosier»). Le livre a peu d’échos parmi le public, mais lui ouvre les portes des milieux culturels de la capitale. Dès 1919, l’immigrée suisse donne des cours de récitation dans les quartiers populaires de Buenos Aires, où l’un de ses poèmes devient l’emblème des revendications féministes. Entre-temps, elle écrit sans relâche.

Lire aussi: Alfonsina, la poétesse qui dort sous la mer

La notoriété internationale arrive en 1920 après la parution de son quatrième livre, Languidez («Langueur»). Deux ans plus tard, elle est nommée professeure d’art scénique au Teatro Infantil de Buenos Aires. Elle y rencontre le célèbre poète uruguayen Horacio Quiroga, avec lequel elle nouera des liens intenses jusqu’à la mort de celui-ci. Dès 1923, elle enseigne au Conservatoire national de Buenos Aires tout en travaillant comme journaliste. Elle fréquente un cercle d’intellectuels argentins, mais aussi les écrivains Luigi Pirandello, Filippo Marinetti, Federico Garcia Lorca et Pablo Neruda. C’est l’apogée de sa gloire, l’Argentine en fait sa «poétesse nationale».

«Je vais aller dormir»

Alfonsina Storni ne retournera que deux fois dans son village natal: la première lors d’un voyage en Europe vers 1930, la seconde quelques années plus tard avec son fils Alejandro. A Sala, la poétesse ne se sent pas bien accueillie, ainsi qu’elle le racontera elle-même plus tard. Fille-mère et féministe, elle est regardée de travers par cette petite communauté rurale bien peu encline à l’ouverture.

En 1937, son ami Horacio Quiroga, rongé par une tumeur, se suicide en avalant du cyanure. Alfonsina ne s’en remettra pas. Elle-même atteinte d’un cancer du sein, elle part en octobre 1938 pour Mar del Plata. Elle descend dans un hôtel au bord de la plage où elle passe quelques jours seule, et compose son dernier poème, Me voy a dormir («Je vais aller dormir»). Une nuit, elle entre dans les eaux glacées de l’océan et se laisse emporter par les flots. Dans sa chambre, posé en évidence, un mot pour son fils Alejandro, écrit à l’encre rouge: «Me arroyo al mar» («Je me jette dans la mer»). Son suicide inspirera plus tard la chanson Alfonsina y el mar, interprétée notamment par Mercedes Sosa, Nana Mouskouri et Miguel Bosé. Et chaque année, le 25 octobre, ses admirateurs se réunissent à Mar del Plata en sa mémoire.

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