Histoire

Les caricatures de haut vol d’un avocat hypocondriaque de Porrentruy en 1840

Le Jura, intégré au canton de Berne en 1815, vit une période troublée entre 1830 et 1848. L’histoire a retenu les noms de Stockmar, Thurmann ou Trouillat. Mais pas celui de Désiré Kohler, ressuscité par l’ancien bibliothécaire Benoît Girard, qui a pourtant laissé un journal intime et des caricatures de premier ordre

Désiré Kohler. Né en 1816 à Porrentruy, décédé en 1867. Un notable que l’histoire a oublié. C’est pourtant un personnage marquant, qui fut acteur et observateur privilégié de la période troublée de la Régénération (1830-1848), d’autant plus dans le Jura qui venait d’être intégré de force au canton de Berne en 1815, à l’issue du congrès de Vienne.

L’ancien chef de la bibliothèque du canton du Jura, Benoît Girard, redonne ses lettres de noblesse à Désiré Kohler, en publiant son journal intime, que l’historien André Bandelier n’hésite pas à comparer à celui du Genevois Henri-Frédéric Amiel, auteur du parangon des journaux intimes au XIXe siècle, et ses caricatures, œuvres d’art qui disent la verve des attaques pamphlétaires de l’époque.


Désiré Kohler est né dans une famille bourgeoise de Porrentruy, ville où la politique est chevillée au corps. Porrentruy fut capitale de l’ancien évêché de Bâle. Avec ses 2500 âmes au début du XIXe siècle, elle est la principale ville du Jura et la deuxième du canton de Berne. C’est une cité complexe, repliée sur elle-même, un peu tournée vers la France, qui accepte mal – et c’est un euphémisme – son annexion à la Suisse et, surtout, au canton de Berne. Les velléités séparatistes y sont fréquentes, portées par Xavier Stockmar.

A l’intérieur de la ville, plusieurs courants politiques s’opposent et interfèrent. Entre les conservateurs catholiques (les «noirs»), les conservateurs plus libéraux et les radicaux révolutionnaires (les «blancs», qui deviendront plus tard les «rouges»). Une autre ligne de front oppose les loyalistes au pouvoir bernois qui tente d’uniformiser le droit (le Jura a obtenu des droits particuliers en 1815, permettant notamment à l’église catholique de conserver sa prédominance) et les opposants à Berne, qui s’estiment maltraités.

Avocat malgré lui

Désiré Kohler apparaît dans l’effervescence de 1840, à son retour de Strasbourg où il a étudié le droit. Il aurait voulu être artiste, ses talents de dessinateur, de peintre et d’écrivain sont avérés. Mais il sera avocat, à contrecœur, loyal à la volonté paternelle de reprendre l’étude familiale et succéder au «plus brillant représentant du barreau local», dit Benoît Girard.
Désiré Kohler se confie et raconte sa ville, avec les grands et les petits événements, dans un journal intime qui couvre la période de 1838 à 1842. Une centaine de pages manuscrites qui ont failli disparaître, comme l’histoire de Désiré Kohler. Le journal a été vendu au Musée de Porrentruy au milieu du XXe siècle, lors de la liquidation d’un héritage. C’est là que Benoît Girard l’a exhumé.
Les auto-confessions de Désiré Kohler disent à quel point il était mal dans sa peau, timide, «hypocondriaque», constate Benoît Girard. «Le diariste s’est mué en pamphlétaire et en caricaturiste de talent», note André Bandelier. En 1840.A visage caché, produisant des copies anonymes. Conservateur libéral, catholique pratiquant, Désiré Kohler s’en prend au pouvoir bernois, représenté par l’ours, et aux notables locaux asservis.


Ses caricatures, féroces et subtiles, intègrent d’innombrables détails sur la personnalité des personnages brocardés, associant traîtres locaux et pouvoir bernois. Elles sont pour certaines éditées sous forme de lithographies non signées et largement distribuées dans la région, comme soutien aux revendications jurassiennes. C’est Désiré Kohler qui les revendique dans son journal intime. Il les regrette parfois, estimant être allé trop loin. André Bandelier parle d’un «écorché vif, dont la tendance à la méchanceté va de pair avec la frustration».

Désiré Kohler ne fera donc pas de carrière artistique et ne produira pas longtemps des caricatures. Avocat comme son père, brillant juriste, il rechignera à plaider. Il fera aussi de la politique, à la bourgeoisie de sa ville, à la municipalité aussi, et sera député au Grand Conseil bernois entre 1854 et 1862. Benoît Girard a pouillé les procès-verbaux et constaté que Désiré Kohler n’a jamais pris la parole en plénum.


Passionné d’équitation, il «animait les rues de sa cité de ses acrobaties équestres, à la grande frayeur des marchandes de caquelons et au grand scandale des bien-pensants», dit une notice biographique. C’est des suites d’une chute à cheval que Désiré Kohler meurt en 1867.

*Vie politique et sociale à Porrentruy à l’époque de la Régénération, le journal de Désiré Kohler, par Benoît Girard, éditions Alphil

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