Les prises de position plutôt carrées, sans fioritures, ça le connaît. Pourtant, le personnage, à 69 ans, est tout en rondeurs physiques. Il apprécie la bonne chère et invite généreusement. Et pour peu qu'on le connaisse, sa faconde s'épanche en anecdotes. Il se fait presque nostalgique lorsqu'il évoque le souvenir de son père, de sa famille, lorsqu'il se remémore son boulot de conducteur de train de la Pennsylvania Railroad. Et l'on croit sur parole la modestie de son appartement new-yorkais, décrite par un couple de collectionneurs parisiens.

C'est par la rigueur de sa sculpture minimaliste que l'Américain Carl Andre (né en 1935 à Quincy, au sud de Boston, dans le Massachusetts) s'est fait remarquer internationalement dès le début des années 1960. Parallèlement à ce travail tridimensionnel et depuis la même époque, l'artiste américain a développé une œuvre poétique. Restée toutefois peu connue. C'est à ce volet, que le Cabinet des estampes de Genève consacre une exposition. Celle-ci réunit plus d'une trentaine de ses poèmes de 1960 à 2000, certains comptant plusieurs dizaines de feuillets ou reliés en fascicules.

Des œuvres discrètes mais fortes

Influencée par les volumes épurés et répétitifs de Constantin Brancusi (1876-1957), par les configurations rectilignes et systématiques des Black Paintings (peintures noires de 1959-1960) de son ami Frank Stella (né en 1936), la sculpture de Carl Andre se réduit à des géométries simples. Des configurations d'éléments identiques à peine manufacturés: plaques carrées d'acier ou de cuivre disposées au sol en échiquier ou en ligne, tôles pliées soulignant l'articulation d'un sol et d'une paroi, ou courtes sections de poutres en bois, imbriquées pour former un cube. Des œuvres discrètes mais fortes, qui renvoient à l'espace environnant et à sa structuration.

Dans le même esprit, les travaux d'écriture de Carl Andre relèvent de la poésie concrète, basée sur la langue en tant qu'objet de structure. Ce sont donc des combinatoires phonétiques et graphiques; groupes de lettres, de mots, de résonances, de typographies; alternance d'histoires entremêlées, bribes de témoignages. Des agglomérats resserrés ou distendus, sous formes de portées, de grilles mitées de vides, d'alphabets déclinés en grappes, ou d'évocations brèves dans la manière des haïkus japonais: «Le renard est politesse. Il/ marche, un œillet, brun, rouge, criblé de trous, dans sa gueule. Mange ce que tu tues.» (The Owl and the Fox – La chouette et le renard, 1960). Un texte accompagné d'un rectangle de lignes noires, épaisses. Un exercice de voltige qui se prolonge dans l'interview. Pas de photographie permise. Pas d'enregistrement sonore. Mais questions et réponses par écrit, transmises, traduites et retraduites par Christophe Cherix, le commissaire de l'exposition; certaines ont été ignorées par l'artiste, mais ce sont toujours des reparties brèves et incisives lorsqu'il y consent.

Le Temps: Lorsque vous écrivez vos poèmes, êtes-vous sensible à la sonorité des mots ou pensez-vous plutôt en termes de formes et imaginez d'emblée la configuration générale?

Par ailleurs, vos sculptures n'ont-elles pas une dimension sonore, ne serait-ce que parce qu'on peut marcher sur certaines d'entre elles?

Carl Andre: Mes poèmes dérivent toujours de textes préexistants. Je les considère comme des «tissus clastiques» [clastiques par opposition à plastiques], à savoir comme un retissage de fils appartenant à d'autres textes.

Oui, le son d'un pas ou le cri d'un craquement en expansion dans une poutre est la musique de ma sculpture.

– Je vous sens partagé entre une éthique rigoureuse et une générosité foncière. Que pensez-vous de cette observation?

– Je pense que la générosité est une qualité profondément éthique. Je me suis adonné à nombre des vices et à quelques-unes des vertus. Je trouve les vertus infiniment plus excitantes. Je fais mon travail (sculpture et poésie) uniquement pour le plaisir. Je suis tout à fait surpris et ravi quand ce travail procure du plaisir à d'autres personnes.

– On a dit que la sculpture minimaliste, par sa prise de possession de l'espace, ne pouvait venir que des Etats-Unis. Par contre vos poèmes, avec leurs manipulations de mots – rappelant les travaux de Kurt Schwitters ou des Lettristes français, voire, avant eux, ceux de Mallarmé –, ne seraient-ils pas d'une vision plus européenne?

Comment votre œuvre poétique est-il perçu aux Etats-Unis?

– Les Américains sont des enfants arriérés sans aucun sens de la dialectique. La réaction habituelle d'un Américain à l'un de mes poèmes est: «Dah?»

Mon conseil aux Américains:

POETRY

TRYPOE. Baudelaire did.

– Lors de la manifestation Skulptur Projekt à Münster, Allemagne, en 1987, l'une de vos sculptures de plaques épousait le dos d'un talus avec un certain sens de l'humour. Cette part de fantaisie affleure souvent mais hésite à se montrer, pourquoi?

– Mon travail, qui est toujours plus intelligent que je ne le suis, se moque constamment de moi.

– Vous avez défendu la peinture de Frank Stella, en mettant en avant que ce peintre ne se souciait ni d'expression ni de sensibilité (catalogue de l'exposition Sixteen Americans, MoMA, 1959). Mais lorsque vous donnez des lectures de vos propres poèmes, n'est-ce pas pour y ajouter une touche sentimentale?

– La dernière fois que j'ai dîné avec Frank Stella, il a dit avoir eu une indigestion de Carl Andre. Ma «Préface aux peintures à bandes» était la récitation proche de la perfection de ce que j'avais appris de Frank Stella. Je ne peux pas croire qu'il ait jamais appris quelque chose de moi.

Carl Andre, «Passeport et poésie 1960-2000». Cabinet des estampes (promenade du Pin 5, tél. 022/418 27 70). Ma-di 10-12 h et 14-18 h. Jusqu'au 19 déc.

Rendez-vous, ve 19 nov. à 12 h 30: «Carl Andre. Une histoire d'Amérique», par Valérie Mavridorakis.

Me 24 nov. à 12 h 30: «Sculpture et poésie. Carl Andre entre deux mondes», par Christophe Cherix.

Ma 30 nov. à 12 h 30: «Poésie objective et musique sans intentions», par Vincent Barras.