Musique

Carla Bley, la vie rêvée des franges

Elle a écrit des opéras jazz et des blues biscornus, elle est une des plumes les plus gracieuses et insolites de son temps. Rencontre chez elle avec une compositrice qui donne à Zurich l’unique concert suisse de sa tournée

«Nous sommes les dernières personnes du monde à vivre sans téléphone portable. Parfois, nous n’entendons pas la sonnerie du fixe. Ne soyez pas alarmé si l’on ne vous répond pas.» Il faut rouler presque trois heures depuis Manhattan, traverser le printemps et les forêts, longer l’Hudson River puis le réservoir Ashokan, s’arrêter devant la sculpture métallique d’un tyrannosaure prêt à fondre sur vous. La maison de Carla Bley et de son compagnon depuis vingt-cinq ans, le bassiste Steve Swallow, est une longue hutte de bois déstructurée. Par bonheur, ils sont là. Carla, 83 ans, toute frange dehors, Swallow qui la regarde comme s’il venait de la rencontrer. Déjà dans l’histoire.

Carla Bley doit son nom au pianiste Paul Bley, auquel elle vendait à 17 ans des cigarettes au club Birdland et qu’elle a fini par épouser; elle doit sa fille au compositeur Michael Mantler, avec lequel elle a dirigé le Jazz Composers’ Orchestra; elle doit une partie de son estime de soi à Swallow, qui l’admire depuis presque toujours. Mais son talent de compositrice, immense, parfois méconnu, elle ne le doit qu’à elle-même, à cette façon bizarre et lumineuse de regarder le monde comme aucun autre.