L'impression est unique: Carlo Brandt déborde de la scène. Oui, l'acteur genevois, 51 ans, est colossal à Paris, au Théâtre de la Colline depuis neuf ans, comme à Genève ces jours. Barbe à la Soljenitsyne, épaules de forçat échappé du Goulag, il incarne un rêveur suicidaire: l'imprécateur du Rêve d'un homme ridicule de Dostoïevski. Il arpente un éden de verre, à genoux comme le pénitent, ébranle scène et cintres (voir ci-dessous). Il porte sa croix et la brise. Grandiose et démoniaque.

Ça, c'est le géant en action. Au bistrot, l'autre matin après la première, Carlo Brandt se noyait presque dans sa barbe mélancolique qu'il laisse pousser depuis septembre. A l'aube, il a peut-être griffonné quelques phrases dans un carnet de voyage - il tient son journal intime. Il y a retranscrit un rêve. La chorégraphe Noemi Lapzeson, qui a monté un spectacle avec lui dans les années 1980, se rappelle: «Nous nous retrouvions chaque matin à 9 heures pour répéter, et Carlo commençait par raconter ses rêves. C'était à chaque fois un roman, des paysages stupéfiants, un monde d'ailleurs soudain palpable.»

Carlo Brandt a toujours été entre deux mondes. Cliché d'artiste saturnien? Non. Vérité d'enfant. «J'avais 6 ans et je ne comprenais pas ce que je faisais sur terre», raconte-t-il. Jusqu'au jour où une maîtresse propose au taiseux de jouer Michka l'ours devant les enfants de la classe. «Pour la première fois, j'ai eu le sentiment d'avoir ma place.»

C'est un vertige. Un atterrissage aussi. Carlo Brandt ne sera pas prof de ski, comme il l'a longtemps envisagé. Sa pente sera théâtrale. Dans sa famille, pas d'artiste pourtant. De ses deux frères, l'un est physicien, l'autre financier. Carlo Brandt, lui, construit sa vérité dans la fiction. A-t-il aspiré à faire carrière? «Jamais, assène-t-il. Mon expérience est humaine, je ne collectionne pas les spectacles de prestige pour qu'ils brillent dans un CV.» Son credo? La fidélité. A Benno Besson, d'abord, entre 1982 et 1989 à la Comédie de Genève. Et, depuis 1991, au Français Alain Françon, directeur du Théâtre de la Colline, artiste aussi timide qu'éblouissant d'intelligence. Deux metteurs en scène qui épuisent leurs interprètes. Deux lecteurs qui savent que le secret d'une œuvre est parfois dans les virgules.

Carlo Brandt aime cela: faire son trou dans le texte. Accéder aux fondations d'une pièce. La comprendre d'en bas, en spéléologue. «Carlo est un génie du travail, rien n'est facile pour lui, raconte Siegrid Alnoy, metteur en scène du Rêve d'un homme ridicule. Pendant les répétitions, il n'aime pas qu'on le nourrisse d'éléments extérieurs. Il veut tout trouver lui-même, à partir du texte, physiquement. Tout est corps chez lui. Il est littéralement en face du texte.»

L'acteur devant son texte. Comme le chasseur devant sa proie. Carlo Brandt a une arme qui lui autorise toutes les libertés: l'oreillette, par laquelle les mots d'un poète lui parviennent. Il y a un an, l'utilisation d'un tel accessoire par Gérard Depardieu sur une scène parisienne faisait scandale. Carlo Brandt, lui, le revendique, pour ses traversées en solitaire, exclusivement.

«J'utilise une oreillette depuis 1978, lorsque je suis confronté à de gros blocs textuels. J'ai découvert que cette approche me permettait un travail plus structuré: le texte est devant moi, je n'ai pas à le chercher dans ma mémoire. Je suis dans le présent de la phrase. L'oreillette a cet autre avantage: elle permet de varier les vitesses d'exécution, les intensités, toutes choses qu'un acteur ne peut pas faire lorsqu'il est livré au caprice de sa seule mémoire.»

L'oreillette, comme glissière intérieure pour éviter le gouffre? Carlo Brandt dit que trop de textes dans la tête rend fou. Et puis seul compte l'éblouissement d'une vérité soudain dicible. Notre enfer cerné par Dostoïevski. Dans un râle fauve souvent chez Carlo Brandt, comme dans Le Crime du XXIe siècle d'Edward Bond en 1998. Au milieu des ruines blanches, il hurlait soudain, cri d'enfant, cri de bête, cri venu du fond de la terre.

Alors, dépressif, Carlo Brandt? «Non», assure-t-il. «Je suis heureux de vivre dans le monde d'aujourd'hui. Parce que nous sommes à un moment où tout est possible malgré la complexité. La vie reste une valeur insensée.» Pas de défaitisme. Michka, son double enfantin, a grandi. Il s'est heurté à des murs. Mais continue de jouer. Avec ses deux fils, l'un à Genève, l'autre à Paris, confie-t-il. Avec ses disques qu'il empile sur les platines lorsqu'il fait le DJ dans des boîtes pas m'as-tu-vu.

Une main de bûcheron dans la barbe, il dit encore que ce métier est un apostolat, qu'il trouvera toujours une table de café où raconter des histoires, même quand il n'y aura plus de théâtre. «Ma vie, c'est celle dont je rêvais.»

«Le rêve d'un homme ridicule», de Fiodor Dostoïevski, mise en scène Siegrid Alnoy. Théâtre Saint-Gervais, Genève. jusqu'au 19 février à 20h30, sauf jeudi à 19h et dimanche à 18h (relâche lundi). Loc. 022 908 20 20.