Revenir à Locarno moins d’un mois après la fin du festival excite une forme d’ultra-nostalgie. La ville a perdu ses couleurs léopard, l’écran géant ne barre plus la Piazza Grande, et pourtant elle semble moins vaste. Et tous ces magnifiques festivaliers, l’œil vif, et les cinéastes, et les stars, sont partis, ne laissant qu’une poignée de touristes maussades promenant leur bedaine.

Dans la grisaille de l’été finissant, le regret des grandes heures festivalière, si proches et déjà lointaines, se nuance d’un rien de stupeur: Olivier Père part, après trois ans seulement passés à la direction artistique. L’exercice réussi. Pendant son mandat trop court, il a réussi à harmoniser cinéphilie pointue, plus-value patrimoniale et touche de glamour: «La cinéphilie, ce n’est pas l’austérité», sourit-il.

Nommé directeur général d’Arte France, il voit dans ce nouveau mandat l’achèvement d’un mouvement logique qui, menant de la critique à la direction artistique, le rapproche des cinéastes. Déjà du temps où il n’était qu’un spectateur anonyme, ce sont les cinéastes qui l’intéressaient – Spielberg, Kurosawa, De Palma… A la Cinémathèque française, puis à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes, il a aimé rencontrer ceux qui fabriquent les films, et nouer avec eux un dialogue qui va se poursuivre du côté de la production.

Ce mardi 4 septembre, le Festival de Locarno désigne son nouveau directeur. Sur la Piazza Grande, à l’étage supérieur du Palazzo Marcacci, le président Marco Solari est entré avec des membres du conseil d’administration et Olivier Père. Les habitués du festival ont remarqué Carlo Chatrian, qui se tient en retrait à côté du directeur financier, et ils comprennent que le président a trouvé une solution interne à son problème de vacance.

Marco Solari raconte ses trois dernières semaines. Olivier Père avait conservé farouchement le secret de son départ. Rien n’avait filtré, même auprès de ses plus proches collaborateurs. Le 14 août, soit trois jours après la fin du festival, il a informé Marco Solari de sa décision. «J’ai d’abord été surpris, puis j’ai ressenti de la tristesse. Enfin, je me suis félicité pour lui», dit le président, qui rend hommage à «l’immense travail, au dynamisme et à la passion incroyable» d’Olivier Père.

Celui-ci prend la parole. Il espère que l’aventure qui l’attend sera aussi belle que les trois années passées à Locarno. Il part avec la satisfaction du devoir accompli, «grâce au soutien, à la confiance» de ceux qui sont plus que des collègues, des «amis».

Alors Marco Solari prononce solennellement le nom du nouveau directeur, et Carlo Chatrian s’avance. Il embrasse son prédécesseur devant un tableau représentant Locarno, le soir au bord du lac, il y a longtemps. Moment historique.

Né à Turin en 1971, juste de l’autre côté de la montagne comme plaisante Solari, le nouveau directeur artistique du Festival de Locarno a tout de l’intellectuel italien: élégance, lunettes, barbe, regard vif et volubilité. Diplômé en lettres et philosophie de l’Université de Turin, spécialisé en journalisme et communication, il écrit dans des revues comme Filmcritica, Duellanti, Cineforum et dirige Panoramiques. Il a signé de nombreuses biographies et monographies sur Errol Morris, Wong Kar-wai, Johan Van der Keuken, Frederick Wiseman, Maurizio Nichetti et Nicolas Philibert.

Il a commencé à collaborer avec le Festival de Locarno en 2002, participé au comité de sélection et a été le curateur des rétrospectives de ces dernières éditions: Nanni Moretti, Manga Impact, Ernst Lubitsch, Vincente Minnelli, Otto Preminger.

«C’est un homme de cinéma. Il respire le cinéma du matin jusqu’au soir», se réjouit Marco Solari. Il suivait Carlo Chatrian «d’un œil attentif depuis de nombreuses années. J’ai toujours apprécié sa créativité, son intelligence et sa capacité de travail. Carlo Chatrian connaît à la perfection notre manifestation et il a le charisme et la préparation nécessaire pour pouvoir diriger le Festival de Locarno. Je suis convaincu que c’est la bonne personne pour cette tâche de grande importance.»

Emu, Carlo Chatrian, qui assumera les fonctions de directeur artistique à partir du 1er novembre, évoque la mission qui l’attend: «Le mot «cinéma» embrasse des réalités très différentes. On dit «cinéma» et l’on pense à l’un des instruments qui a façonné l’imaginaire contemporain, à ses formidables interprètes et à l’industrie qui le promeut et le rend possible, mais on pense aussi à l’acte de création, indépendant des modes, ou encore au mouvement de découverte du monde. Ces dimensions et bien d’autres encore se rejoignent et nourrissent à plus d’un titre le Festival de Locarno, qui est le lieu où se révèle la variété du cinéma, nous rendant tous un peu plus riches. Pouvoir diriger une manifestation qui, courageusement et régulièrement, sait présenter le cinéma de demain en le faisant dialoguer avec l’histoire du cinéma, est tout à la fois une grande fierté et un défi pour continuer à faire de Locarno un Festival libre, ouvert aux nouveautés et attentif aux exigences des professionnels ainsi qu’aux goûts des spectateurs qui, d’édition en édition, reviennent avec l’espoir d’être, une fois encore, surpris.»