Revenir à Locarno moins d’un mois après la fin du festival excite une forme d’ultra-nostalgie. La ville a perdu ses couleurs léopard, l’écran géant ne barre plus la Piazza Grande, et pourtant celle-ci semble moins vaste. Dans la brume de l’été finissant, le regret des grandes heures festivalières, si proches et déjà lointaines, se nuance d’un sentiment de perte: Olivier Père part, après trois ans seulement passés à la direction artistique. Pendant son mandat trop court, il a réussi à harmoniser cinéphilie pointue, plus-value patrimoniale et, last but not least, touche de glamour: «La cinéphilie, ce n’est pas l’austérité», sourit-il en guise de conclusion.

Nommé directeur général d’Arte France, il voit dans ce nouveau mandat l’achèvement d’un mouvement logique qui, menant de la critique à la direction artistique, le rapproche des cinéastes. Déjà du temps où il n’était qu’un spectateur anonyme, ce sont les cinéastes qui l’intéressaient – Spielberg, Kurosawa, De Palma… A la Cinémathèque française, puis à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes, il a aimé rencontrer ceux qui fabriquent les films, et nouer avec eux un dialogue qui va se poursuivre du côté de la production.

Hier à midi, le Festival de Locarno désignait son nouveau directeur. Sur la Piazza Grande, à l’étage supérieur du Palazzo Marcacci, le président Marco Solari est entré avec des membres du conseil d’administration et Olivier Père. Les habitués du festival ont remarqué Carlo Chatrian, en retrait à côté du directeur financier, et compris que le président avait trouvé une solution interne à son problème de vacance.

Olivier Père avait conservé farouchement le secret de son départ. Rien n’avait filtré, même auprès de ses plus proches collaborateurs. Le 14 août, soit trois jours après la fin du festival, il a informé Marco Solari de sa décision. «J’ai d’abord été surpris, puis j’ai ressenti de la tristesse. Enfin, je me suis félicité pour lui», dit le président qui rend hommage à «l’immense travail, au dynamisme et à la passion incroyable» du démissionnaire.

Celui-ci espère que l’aventure qui l’attend sera aussi belle que les trois années passées à Locarno. Il part avec la satisfaction du devoir accompli, «grâce au soutien, à la confiance» de ceux qui sont plus que des collègues, des «amis».

Alors, Marco Solari prononce solennellement le nom du nouveau directeur, et Carlo Chatrian s’avance. Il embrasse son prédécesseur devant un tableau représentant Locarno, le soir au bord du lac, il y a longtemps. Moment historique.

Né à Turin en 1971, juste de l’autre côté de la montagne, comme plaisante Solari, le nouveau directeur artistique du Festival de Locarno a tout de l’intellectuel italien: élégance, lunettes, barbe, regard vif et volubilité. Diplômé en lettres et philosophie de l’Université de Turin, spécialisé en journalisme et communication, il écrit dans des revues comme Filmcritica, Duellanti, Cineforum, et dirige Panoramiques. Il a signé de nombreuses biographies et monographies, sur Errol Morris, Wong Kar-wai, Johan van der Keuken, Frederick Wiseman, Maurizio Nichetti, Nicolas Philibert…

Il a commencé à collaborer avec le Festival de Locarno en 2002, a participé au comité de sélection et a été le curateur des rétrospectives de ces dernières éditions: Nanni Moretti, Manga Impact, Ernst Lubitsch, Vincente Minnelli, Otto Preminger.

«C’est un homme de cinéma. Il respire le cinéma du matin jusqu’au soir», se réjouit Marco Solari. Il suivait «Carlo Chatrian d’un œil attentif depuis de nombreuses années. J’ai toujours apprécié sa créativité, son intelligence et sa capacité de travail. Il connaît à la perfection notre manifestation et il a le charisme et la préparation nécessaires pour pouvoir diriger le Festival de Locarno. Je suis convaincu que c’est la bonne personne pour cette tâche de grande importance. S’il n’avait pas accepté le poste, nous aurions vraiment été dans l’embarras».

Carlo Chatrian a découvert le Festival de Locarno en 1994. «Je connais bien le festival comme collaborateur. Je dois apprendre à le connaître comme directeur. Je dois étudier ses mécanismes, voir avec qui je veux travailler dans les comités de sélection. Et puis il y a tout de suite des voyages. Dans deux jours, je suis à Toronto pour me présenter».

Va-t-il se positionner sur le glamour ou sur la cinéphilie? Il sourit: «Avec un peu d’intelligence, on peut allier les deux. Il y a le glamour en soi, qui n’est pas très intéressant. Et il y a des gens qui ont du glamour et des choses à dire.» Et sur la Piazza Grande, quels films va-t-il projete? «Parmi ceux présentés cette année, je trouve que Ruby Sparks est un bon exemple: un film indépendant américain avec des comédiens qui montent. Evidemment, si je peux montrer le nouveau Michael Mann, je ne dis pas non.»

Il assumera les fonctions de directeur artistique à partir du 1er novembre. «Pouvoir diriger une manifestation qui, courageusement et régulièrement, sait présenter le cinéma de demain en le faisant dialoguer avec l’histoire du cinéma, est tout à la fois une grande fierté et un défi pour continuer à faire de Locarno un festival libre», explique-t-il.

«C’est un homme de cinéma. Il respire le cinéma du matin jusqu’au soir»