Carlo Feltrinelli

Senior Service

Trad. de Guillaume Chpaltine

Christian Bourgois, 448 p.

ourir pour ses idées, c'est presque un conte de fées, mais le plus extrême qui soit», écrit Carlo Feltrinelli à propos de la vie de son père Giangiacomo. Voilà en effet un homme dont le destin est peu banal: héritier d'une fortune colossale, il mourra à l'âge de 46 ans suite à l'explosion intempestive de l'engin qu'il était en train de placer sur le pylône d'une ligne à haute tension. Un acte de terrorisme manqué qui couronne tragiquement une vie entièrement vouée à la défense des idéaux les plus progressistes.

Senior Service est à la fois la biographie d'un homme exceptionnel et la chronique nuancée de trois des décennies les plus mouvementées de l'histoire italienne (1940-1970). Carlo Feltrinelli illustre avec une sobriété exemplaire les réussites et les échecs d'un père qu'il a perdu très tôt, mais qui a laissé sur lui une profonde empreinte. Fils de la troisième épouse de Giangiacomo, il a repris le flambeau paternel et dirige aujourd'hui la maison d'édition ainsi que les librairies Feltrinelli. Cet ouvrage, qui lui a coûté plusieurs années de travail, est un hommage émouvant, par sa fidélité et sa pudeur, à un homme qui a préféré abandonner les siens plutôt que de trahir ses rêves de justice sociale.

Lorsqu'il hérite de la fortune familiale, Giangiacomo Feltrinelli n'est âgé que d'une vingtaine d'années. S'opposant à sa mère, une farouche monarchiste, il entre au Parti communiste italien, dont il devient l'un des plus gros bailleurs de fonds. Fasciné par la pensée marxiste, il fonde une bibliothèque destinée à documenter l'histoire du mouvement ouvrier: très vite, sa collection devient l'une des plus riches du monde et suscite l'intérêt des Soviétiques. Intellectuellement boulimique, Feltrinelli ne s'arrête pas en si bon chemin et crée une maison d'édition au fonctionnement novateur.

Grâce à deux «coups» éditoriaux de dimension planétaire, il devient l'un des hommes les plus célèbres et influents de son époque. C'est lui qui publie pour la première fois Le Docteur Jivago et Le Guépard. Si ce dernier ouvrage n'a droit qu'à quelques lignes de commentaire, une large attention est accordée en revanche aux péripéties rocambolesques qui ont accompagné la publication du chef-d'œuvre de Pasternak. Cet épisode sanctionne une prise de distance de Feltrinelli à la fois par rapport au PCI et à l'Union soviétique, que cette initiative irrite au plus haut point. Le biographe reproduit in extenso l'émouvante correspondance entre l'éditeur et l'auteur, en restituant scrupuleusement le texte original de ces lettres rédigées pour la plupart en français.

Les années 60 marquent un tournant dans la vie et la carrière de Feltrinelli. Il voyage beaucoup et, toujours en quête de nouveaux «coups» éditoriaux, entreprend de publier une autobiographie de Fidel Castro. Il rencontre pour cela le leader cubain et devient bientôt son ami. Une attraction fatale qui lui vaudra le titre méprisant de «principal agent castriste en Europe». Cette décennie politiquement agitée conduira le grand éditeur dans une impasse sociale et existentielle: obsédé par la menace fasciste qui plane sur les fragiles institutions italiennes, il n'hésite pas à rejoindre dans la lutte clandestine les franges les plus extrémistes.

Ce sont là les pages les plus dramatiques et poignantes de Senior Service. Carlo Feltrinelli relate avec une remarquable dignité la lente descente aux enfers de son père. Un père qui lui envoie des lettres bouleversantes de sincérité. Idéalisme et amour filial s'y mêlent fatalement et inextricablement: Giangiacomo rêve pour son fils d'une Italie plus démocratique, d'un monde plus juste, d'une vie meilleure. A aucun moment Carlo ne se plaint de cette situation qui a pourtant dû être particulièrement douloureuse pour l'enfant qu'il était. L'issue tragique de ce «conte de fées extrême» est relatée avec la même sobriété exemplaire, mais une question demeure: Feltrinelli est-il mort par accident ou a-t-il été assassiné? «La réponse pourrait servir à conclure cette histoire, mais pas à établir ce qui compte réellement.»