Critique: «Les Jumeaux vénitiens» au Théâtre de Carouge

Goldoni ou le bonheur du double jeu

Carlo Goldoni aurait été un scénariste adulé à l’ère de la sitcom. Il aurait excellé dans les séries, celles qui soignent leurs rebonds, enchaînent les fausses pistes. C’est que l’écrivain brode comme il respire. Imaginons un instant sa Venise des années 1750. Il a 40 ans, des besoins d’argent, des entrées dans tous les théâtres. Il est rapide et il adore ça: ficeler une histoire en pensant à ses camarades acteurs, en se souvenant de Molière, en sifflant les filles.

Les Jumeaux vénitiens sort de sa boîte à malice, comme une charade: Zanetto est idiot mais riche, il abandonne sa montagne pour épouser, à Vérone, Rosaura, une fille de notable; son frère Tonino est brillant mais désargenté, il fuit Venise sur les traces d’une Béatrice. Zanetto et Tonino sont jumeaux, mais ils ne se connaissent pas et tout le monde les confond. L’auteur est retors: il prévoit un même interprète pour les deux mâles. Au Théâtre de Carouge, la duperie prend, portée par dix acteurs belges affûtés, dont un survolté, Fabrice Murgia.

Il y a deux façons au moins d’attaquer Goldoni. L’une classique, attentive aux codes de l’époque, soucieuse d’en faire remonter l’humeur: c’est celle du Français Marc Paquien ici même en janvier 2013, dans La Locandiera, merveilleusement incarnée par Dominique Blanc. L’autre est oblique, c’est celle du metteur en scène belge Mathias Simons dans Les Jumeaux vénitiens. Il pioche dans le magasin aux souvenirs les accessoires de son dispositif. Sur scène, une toile géante suspendue entre ciel et planches représente une ville d’hier et d’aujourd’hui, avec ses coupoles, ses campaniles, ses antennes géantes. Elle tient lieu de masque: elle dissimule en partie les acteurs qui attendent, derrière, leur tour, tout en laissant apparaître leurs pieds. Vous avez dit double jeu?

Le spectacle relève du pot-pourri, c’est son charme. Mathias Simons essaime les signes, allusion visuelle ici à un ciel de Tiepolo, là à l’esprit de carnaval, là aux combats pour rire des enfants. Comme d’autres avant lui, il expose la mécanique, l’envers du mirage. Rien de neuf, mais l’enjeu n’est pas là. Les comédies goldoniennes sont des chevaux d’arçons: elles obligent à la détente.

Fabrice Murgia, 31 ans, est époustouflant dans l’exercice. Voyez-le en Tonino, accroche-cœur, prompt à dégainer l’épée – un bruit de bouche suffit ici à suggérer la lame. Un tour de passe-passe plus loin, il est Zanetto, bras oiseux, épaules liquides, bouche confite dans la mélasse. Il brûle pour Rosaura (Valentine Gérard) et sa jupette de majorette. Mais elle lui bat froid, la vilaine, juchée sur un échafaudage en guise de balcon. Alors, il lui chante son amour et on se sent soudain patraque avec lui: «Je vous aime tellement que je me sens comme un jars sans son oie.» Fabrice Murgia sait faire ça: tourner la farce en SOS amoureux. Suggérer la doublure déchirée de Goldoni sous le manteau d’Arlequin. Dans la salle, on en cacarde d’aise.

Les Jumeaux vénitiens, Théâtre de Carouge, jusqu’au 14 nov.; loc. 022 343 43 43; 2h10.