Cinéma

Carlos Leal: «Hollywood? Un grand huit infernal!»

Alors qu’il tourne avec Ben Affleck, et qu’il est à l’affiche de la 4e saison de «Better Call Saul», Carlos Leal revient avec émotion sur son parcours hollywoodien, entre réussites et galères. Confession sans langue de bois

Exilé depuis sept ans aux Etats-Unis, où il multiplie notamment les apparitions dans de solides séries américaines – Training Days, Esprits criminels: unité sans frontière, The Last Ship –, Carlos Leal aurait justement dû être de retour en Suisse aujourd’hui pour animer une master class en marge du Cinéma en plein air de La Tour-de-Peilz.

Manque de chance, le tournage de son dernier film, où il côtoie Ben Affleck et Anne Hathaway, a pris du retard et l’événement est annulé. On en a profité pour faire le point avec l’ex-rappeur de Sens Unik, 49 ans, sur sa carrière hollywoodienne. D’autant plus que le Vaudois est également à l’affiche de la 4e saison de Better Call Saul, superbe spin-off de Breaking Bad, qui vient de débarquer sur Netflix.

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Le Temps: Déçu de ne finalement pas venir en Suisse pour cette master class?

Carlos Leal: Bien sûr, je me réjouissais de venir piquer une tête dans le lac Léman, avec la canicule que vous traversez, de venir voir ma mère, mes amis… Mais le film que je tourne actuellement, The Last Thing He Wanted, un thriller politique mis en scène par Dee Rees, réalisatrice remarquée aux derniers Oscars avec son premier film, est en train de se prolonger et je ne peux pas abandonner l’équipe.

Surtout quand il s’agit de Ben Affleck et d’Anne Hathaway…

Je ne place pas ces stars sur un piédestal – mes seules idoles sont Brel et Gainsbourg – mais c’est une chance de travailler avec des acteurs d’un tel statut. Je suis surtout fier de faire partie d’un projet qui a de la profondeur, un message. J’ai grandi avec des films qui ont changé les mentalités, comme Brazil ou Blow Up, et c’est ce à quoi j’aspire.

Si on opère un petit retour en arrière, comment a débuté votre carrière d’acteur?

A un moment, avec Sens Unik, mon costume de rappeur commençait à me peser et dès que l’occasion s’est présentée, je me suis tourné vers le théâtre. J’ai commencé par jouer un maquereau qui chantait du Elvis Presley. Ça devait être en 1999… J’étais très impressionné par ce milieu, avec des metteurs en scène qui parlaient d’Harold Pinter, de Shakespeare… Au début, ce monde me regardait avec un petit sourire: «C’est sympa, le rappeur veut faire du théâtre.» Je me souviens d’ailleurs très bien du premier article, pour mon premier film, Snow White, pour lequel j’avais obtenu le Prix du cinéma suisse: un massacre du genre «Carlos ferait mieux de retourner à son micro et à sa casquette.» Dur! Mais le cinéma romand me manque. La dernière fois qu’on m’a proposé quelque chose, c’était en 2006, pour Verso.

On sent une pointe de regret…

C’est vrai. Je ne leur en veux pas, parce que je suis loin, mais j’ai toujours défendu le cinéma suisse, et plus particulièrement romand. J’admire le travail d’Ursula Meier, Lionel Baier, Germinal Roaux ou Frédéric Mermoud… Bon, les propositions ne viennent pas. Ce n’est pas grave, mais ça m’attriste. Même si j’ai fort à faire à L.A., où la vie d’acteur est une sorte de grand huit infernal. Tout à coup on est au sommet, avec l’impression que ça va durer pour la vie, et brusquement la descente est si violente que ça donne envie de gerber…

Comment le vivez-vous?

Il faut encaisser! Ces deux dernières années, j’ai décroché des rôles principaux dans deux pilotes de séries. Une pour ABC, écrite par les créateurs de Modern Family, et une autre produite par Blumhouse (Get Out, Paranormal Activity). Mais aux Etats-Unis, les chaînes de télé tournent d’abord un pilote avant de décider si oui ou non elles en feront une saison complète. Or les miennes ont été annulées. Le problème, quand tu décroches un tel job, c’est que ton contrat t’interdit de postuler pour d’autres rôles importants tant que ledit pilote est en attente. Et pour la deuxième série, j’ai attendu huit mois! Donc tu es là, pas payé, et tu mords sur ta chique! Si ça marche, ce sont de sacrés salaires, mais il faut tenir…

… et dans le cas contraire, le choc est rude?

Tu as juste envie de tout arrêter. Je ne t’explique pas le nombre de fois où j’ai voulu changer de métier, ne serait-ce que pour construire une table, un objet que tu puisses toucher: «Ça, c’est moi qui l’ai fait!» Alors quand on t’annonce que ton pilote est refusé, tu pleures. Tu t’agenouilles et tu pleures toute ta rage! (Il s’interrompt, parcouru par l’émotion, verse des larmes…) Mais finalement tu te relèves, parce que deux jours plus tard (cette fois il rit), on te propose un autre casting. Or moi, je ne sais rien faire d’autre. Et qu’on ne vienne pas me dire que je ne suis pas un acteur, parce que je ne suis rien d’autre que ça! Mais il faut avoir les reins solides pour faire ce métier. Et encore, je travaille: je gagne assez d’argent pour nourrir ma famille, mon CV s’épaissit… D’autres n’ont pas cette chance. S’accrocher finit d’ailleurs par payer puisque je tourne maintenant ce film avec Ben Affleck.

Un plateau aussi prestigieux, c’est bon pour le moral?

Bien sûr. Surtout quand la réalisatrice te dit: «Tu as un talent fou! Il faut vraiment que tu continues parce que tu vas devenir une big star.» Avec ça, le complexe d’infériorité que tu traînes après trente ans passés dans un petit pays comme la Suisse vole en éclats! J’ai récemment signé avec un nouvel agent, celui de Gary Oldman, et ce gars croit vraiment en moi. C’est grâce à lui que j’ai décroché le film avec Ben Affleck et Better Call Saul.

Comment êtes-vous arrivé sur ce spin-off de Breaking Bad?

Sur casting, avec 200 mecs qui auditionnaient après moi. Et pourtant, ce n’est qu’un épisode. Toutes mes scènes sont avec Jonathan Banks [ndlr: Mike Ehrmantraut dans la série]. En gros, mon personnage débarque avec une arrogance très française, en pensant que tout va bien se passer, ce qui ne va pas être le cas (il rit). Le casting du Dee Rees, c’était même encore plus fou. J’étais en vacances au Costa Rica avec un pote français lorsqu’on m’a demandé de faire une «self tape», soit tourner avec ta propre caméra une scène où quelqu’un te donne la réplique. Mon pote ne parlant pas anglais, j’ai dû bricoler un truc vite fait avec ma femme, par Skype, alors que je venais d’apprendre pour le pilote et que je ne voulais plus entendre parler de ce métier. J’envoie la vidéo et mon agent me rappelle deux jours après en me disant que la réalisatrice a tellement apprécié mon essai qu’elle veut me donner un rôle plus important. Waouh, c’est aussi ça, ce métier!

A quoi consacrez-vous votre temps libre?

A ma famille. Je m’occupe de ma petite Tyger, 2 ans et demi, de mon Elvis, 10 ans. Je les aime tellement! Ils sont une grande source d’inspiration pour moi. Et puis j’adore me poser sur un banc pour lire un bon bouquin. Je passe aussi du temps avec mes amis. J’ai une vie assez normale, quoi. Reste que depuis Trump, c’est difficile de se sentir bien, ici. J’ai vraiment de la peine avec la politique américaine.

Au point de vouloir quitter le pays?

J’y ai pensé… Tu ne peux pas savoir à quel point l’Europe me manque! Paris, surtout. Mais ce serait une bêtise de détruire tout ce que j’ai construit jusqu’ici.

Ce n’est donc pas à la Suisse que vous pensez en premier lieu?

En tant qu’artiste, je ne crois pas pouvoir m’épanouir assez en Suisse. A Paris, oui. Même si j’ai déjà essayé, il est vrai sans succès. Mais la Suisse, j’y reviendrai… une fois vieux. C’est là où j’ai mes amis les plus chers, là où j’ai grandi.

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