Dans la légende du Che, il y a l'image. C'est ce portrait au béret devenu icône universelle, saisi par la main longtemps anonyme d'Alberto Diaz Guttierez, alias Korda, mort ce printemps à Paris, dans sa 72e année, sans avoir touché un centime pour son travail. Mais, dans la légende du Che, il y a aussi le son d'une chanson: le fameux «Hasta Siempre» de Carlos Puebla («Aquí se queda la clara/la entreñable transparencia/de tu querida presen-cia/comandante Che Guevara»). Un hymne qui fait aujourd'hui le bonheur des antimondialistes de tous bords, après avoir été repris par des artistes aussi divers que Nathalie Cardone, Pierre Vassiliu, Pierre Barouh, Los Machucambos ou encore Zebda.

Ironie de l'histoire, le musicien cubain n'aura guère été mieux payé que le photographe. Même si les paroles de sa chanson ont déjà fait maintes fois le tour de la planète, Carlos Puebla échappe souverainement à la postérité. Sur le Net: quelques miettes. Dans les archives des journaux: rien. Tout comme dans la littérature spécialisée, qui l'ignore superbement. Et on pourra sans doute compter sur les doigts de la main les disquaires qui auront eu le bon goût de commander le récent Original Egrem Studio Session publié par les Français de Nextmusic. Et pourtant, voilà un parcours qui n'a rien de commun.

Né le 11 septembre 1917 à Manzanillo, Carlos Puebla grandit dans un milieu modeste mais politisé, puisque son père compte parmi les vétérans de la guerre d'Indépendance. Enrôlé dans la culture du sucre, puis charpentier ou cordonnier (personne ne s'en souvient vraiment), le jeune Carlos ne rongera pas longtemps son frein: «Je décidai de me consacrer à la chanson car, puisque j'étais constamment à demi-mort de faim, autant que ce fût à faire ce que j'aimais», confie le chanteur dans le livret d'un de ses albums. Encore faut-il réussir à percer. Le premier essai tourne pourtant court. Après un bref séjour à La Havane, l'apprenti musicien est contraint de rentrer au bercail. Mais son obstination lui donnera raison. A la seconde tentative, il s'allie avec Antonio Maria Romeu et son orchestre, qui distillent ses premières compositions, toutes dans un registre plutôt sentimental.

Mais le vent de l'histoire blackboule cette carrière de crooner aux oubliettes. Fasciné par la révolution de Fidel Castro, Puebla devient bientôt «l'orateur communiste qui a le plus de rythme», puisqu'«on peut danser sur ses discours», comme le souligne ironiquement le journal uruguayen El Día dans son édition du 18 juin 1961. Boutade discutable – les Cubains ont depuis prouvé qu'ils pouvaient également danser sur les discours du bon Fidel – l'anecdote révèle surtout l'immense rayonnement d'un chanteur qui est, au début des années 70, le héraut de la chanson politique en Amérique latine (la «nueva trova» ou «nueva canción»), ouvrant la voie à des artistes comme Pablo Milanes, Noël Nicolas et Silvio Rodriguez.

Le Chili d'Allende, les conditions de travail des mineurs, l'alphabétisation des jeunes, les démêlés de Cuba avec l'OEA (Organisation des Etats américains), les grandes figures du régime: Carlos Puebla chante sur tous les tons les louanges de cette révolution dans laquelle il ne veut pas arrêter de croire.

A l'instar d'Alberto Korda qui avait patronné la première édition de Visa pour l'image à Perpignan sans renier sa passion du castrisme, Puebla ne cessera de propager la bonne parole hors des frontières de la grande île jusqu'à sa mort au début des années 90. D'abord et surtout en Amérique latine, notamment aux côtés du poète chilien Pablo Neruda. Mais aussi en Europe. En 1975, il fait étape pour un concert à Barcelone. Au début des années 80, il est à Berlin-Ouest pour participer à un concert pour la paix. Et ce, quitte à tomber dans la plus aveugle dévotion, comme en atteste entre autres le générique de Original Egrem Studio Session: «Todos unidos», «Canto a Camilio» (dédié au héros révolutionnaire Camilio Cienfuegos), «Para nosotros siempre es 26» (en référence à la première tentative révolutionnaire de Castro, le 26 juillet 1953), «Soy el pueblo» ou encore le célèbre «Y en eso llego Fidel», véritable panégyrique du Lider maximo: «Ici, ils voulaient continuer à dévorer et dévorer la terre/sans se douter que dans la sierra s'éclaircissait l'avenir/et continuer cruellement leurs usages délictueux/de Cuba faire un tripot/Et sur ce survint Fidel…» Devant un tableau si délibérément partial, on peut certes aligner les objections. Mais quel poids ont-elles face à un homme qui, comme beaucoup de ses concitoyens, s'était donné pour credo un ironique «si de toute façon nous devons mourir de faim, autant le faire dans la joie». Hasta siempre, Carlos!

Carlos Puebla: Original Egrem Studio Session

(Nextmusic/Disques Office).