Carlotta ou la Vaticane, c’est cette création lyrique qui vient de faire l’événement à l’Opéra de Fribourg. Sur un livret du journaliste Christophe Passer, le compositeur vaudois Dominique Gesseney-Rappo a écrit un opéra – pour une dizaine de chanteurs et vingt instrumentistes – mis en scène par Denis Maillefer. Un pari audacieux, né sous l’impulsion d’Alexandre Emery pour les trente ans de l’Opéra de Fribourg.

Dès le tableau initial, on entre dans ce drame d’amour et de jalousie librement inspiré d’un fait divers survenu en 1998 au Vatican (l’affaire Cédric Tornay). Le jeune garde suisse Tibère tombe des nues lorsque le prêtre intriguant Don Eliseo – d’une sournoiserie crasse – lui remet une photo de sa fiancée Carlotta échangeant un baiser avec son chef, le Commandant de la garde pontificale Konrad von Kurstein. Ivre de jalousie, il va tuer le Commandant et sa femme Gloria avant de mettre fin à ses jours.

Toute l’ambiguïté vient de l'héroïne Carlotta, séductrice à ses dépens. Le livret de Christophe Passer explicite clairement les tiraillements du désir et de la jalousie. Malgré quelques ficelles (les réflexions un peu attendues sur le désir et l’amour), il suggère bien la nature des conflits et le désastre qui va en découdre.

L’écriture musicale, elle, n’est pas aussi convaincante. Dominique Gesseney-Rappo a beau essayer de varier le ton en développant de nombreux solos d’instruments dans la fosse (bois, cuivres, cordes, percussion…), il se dégage une certaine monotonie sur la durée de l’œuvre là où l’on voudrait un langage aux contours dramatiques plus affirmés. On reste tout le temps un peu dans le même climat émotionnel, quand bien même il réserve des climax en fin d’acte et insère par exemple un chant patriotique. De nombreux passages sont écrits sur un mode parlé-chanté et quand les arias arrivent (à l’exception de quelques moments clé), la musique manque de souffle, un peu étriquée, ou bascule dans un registre lyrique frôlant la sentimentalité. On rêverait de plus d’audace, de plus de singularité, comme si le désir de coller au livret bridait un peu la plume du compositeur.

C’est une question de goût, bien sûr, et beaucoup auront sans doute été sensibles à cette écriture contemporaine assez classique qui semble s’inscrire dans le sillage de Britten, de Frank Martin ou de Stravinski (L’Histoire du soldat). Cela dit, la musique ne force jamais les voix au-delà de leurs possibilités. Certaines idées sont bien trouvées, comme celle d’associer un saxophone à Don Eliseo afin de suggérer la fourberie du personnage.

Les chanteurs dominent bien leurs rôles sous la direction engagée de Laurent Gendre. Claudia Moulin (Carlotta) possède un beau timbre rond et homogène, à son meilleur dans la confrontation très osée avec Don Eliseo. Le ténor Julien Dran compose un Tibère à fleur de peau, aigu élégant et clair (malgré quelques fragilités). Le baryton Sébastien Lemoine, voix bien projetée, en impose en Commandant von Kurstein. La mise en scène de Denis Maillefer nous montre ce bellâtre quadragénaire en training moulant et baskets dans son appartement. Le monde du sport hante du reste la garde pontificale, qui confond conquête féminine et points marqués au football. C’est assez bien vu, quoiqu’un peu forcé, certains protagonistes (comme le ténor Julien Dran) se montrant plus agiles théâtralement que d’autres.