Une artiste alerte les lecteurs du «Temps»

«Mind the Gap», prévient-on dans le métro londonien pour rendre attentif à l’intervalle entre le wagon et le quai. Une formule reprise par Carmen Perrin pour la 9e édition de notre collection d’art

Pour la neuvième fois, Le Temps propose à ses lecteurs d’acquérir une édition d’art réalisée à leur intention. Cette fois, il ne s’agit pas d’une d’impression sur papier mais sur bâche. Cette innovation, c’est Carmen Perrin qui l’a souhaitée. L’artiste genevoise a d’abord conçu sa proposition pour une sérigraphie sur papier avant de revenir vers nous avec un essai sur un rectangle de bâche satinée. Un objet qu’on tient en main, qu’on peut caresser, rouler, placer dans sa salle de bains ou sur son balcon autant que dans son salon. L’œuvre est réalisée par l’entreprise genevoise Gobet Rutschi, qui fabrique aussi d’immenses toiles plastifiées qu’on voit parfois sur les immeubles en chantier. Les couleurs sont appliquées grâce à un procédé numérique avec des encres écologiques.

Venant d’une sculptrice, qui aime les matières, cette option n’est pas étonnante. Carmen Perrin a aussi beaucoup dessiné mais ces dessins incluent toujours une troisième dimension, la plupart du temps simplement celle de son corps en mouvement. Qu’elle trace des cercles vastes comme l’envergure de ses bras dans l’espace, qu’elle glisse des mots, lettre après lettre, dans un rideau de ressorts, en écartant entre pouce et index les fines spirales.

Carmen Perrin n’a qu’esquissé le dessin de son projet pour Le Temps. Elle l’a finalisé avec un graphiste, Pablo Lavalley, dont elle a beaucoup apprécié le travail pour le catalogue de ses actuelles expositions parisiennes. Le choix d’imprimer sur une bâche, qui a plus nature d’objet qu’une feuille de papier, nous a enthousiasmés parce que nous retrouvions pleinement l’artiste dans son rapport tangible au monde.

Une relation qui bien sûr s’exprime aussi dans le motif choisi. «Il m’a été inspiré par une peinture de Varvara Stepanova», explique Carmen Perrin. La constructiviste russe (1894-1958) est depuis longtemps une de ses références. «J’apprécie sa manière d’utiliser des motifs répétitifs, mécaniques, de faire référence au design graphique, de travailler en même temps dans la peinture, la poésie visuelle, le textile, et d’engager sa vie d’artiste dans le fonctionnement de la société.» Ainsi, l’artiste genevoise collabore depuis longtemps avec des architectes. Parmi ses dernières œuvres inscrites dans un bâtiment, citons, à Genève, la porte monumentale de la gare rénovée et le concept des couleurs de la salle de l’Alhambra (lire ci-dessous).

Carmen Perrin a souhaité que son édition ait un lien avec Le Temps, qu’elle considère comme un espace public où la culture et toute la réalité sociale s’expriment. La bâche, matière urbaine, évoque ce lieu d’échange d’opinions, de rencontre. L’idée ne pouvait que nous plaire puisque la collection d’art du Temps est justement née de l’envie de créer une nouvelle forme de partage avec les lecteurs en les incluant dans les processus de l’art.

Mind the Gap, cette phrase qui signale le vide entre le métro et le quai, rappelle à Carmen Perrin ses années londoniennes. En choisissant ces mots, elle veut rendre hommage au design graphique anglais. Elle souhaite surtout nous rendre attentifs à ces moments de changements qui ponctuent nos vies. «C’est l’écart qui m’intéresse.» Le mouvement, inhérent à l’œuvre de l’artiste, est bien là, dans ces passages d’un lieu à l’autre, souhaités ou non. Car Carmen Perrin est aussi fille d’exil, venue à Genève enfant avec sa famille depuis la Bolivie pour cause de dictature. En Suisse, son père retrouvait ainsi sa patrie d’origine.

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